Belgique

A Bruxelles, plus de quatre bébés sur dix naissent sous le seuil de pauvreté. La moyenne belge est de deux enfants sur dix. Pour le dire autrement : 43 % des enfants voient le jour dans une famille où les revenus sont (très) faibles (en dessous de 867 € par mois si le parent est seul).

Ces chiffres ne sont pas une approximation ou une estimation, mais une réalité calculée à partir des données disponibles pour l’ensemble des naissances recensées à Bruxelles entre 2004 et 2010 qui ont servi de base à une recherche inédite menée par l’école de santé publique de l’ULB et soutenue par la Fondation Roi Baudouin (FRB).

"Ce n’est pas parce qu’on connaît ces chiffres qu’on doit [s’y] habituer !" s’exclame Françoise Pissart, directrice à la FRB. "Et ce n’est pas parce qu’on s’attaque à la pauvreté en général qu’automatiquement, la pauvreté des enfants diminuera. Ce n’est pas aussi simple."

Un des mérites de l’étude est d’identifier certains facteurs de risques spécifiques de pauvreté pour les familles.

On observe ainsi que la position socio-économique des mères se dégrade au cours de la période périnatale, pointe Myriam De Spiegelare, qui a dirigé l’étude. Si 47,8 % de femmes enceintes ont un emploi, elles ne sont plus que 43,6 % à être actives après l’accouchement.

Vulnérables pendant la grossesse

Parallèlement, on constate une augmentation de jeunes mères demandeuses d’emploi ou d’une aide sociale. Au moment de l’accouchement, 7 % des mamans bruxelloises doivent faire appel au CPAS (contre 5 % de la population générale dans la même tranche d’âge). "C’est clairement une période de vulnérabilité sociale pour les femmes" , commente le professeur à l’Ecole de santé publique.

Autre chiffre, faramineux : un nourrisson bruxellois sur six naît dans une famille monoparentale. C’est-à-dire que la maman se retrouve déjà seule avant d’arriver à la maternité. Enceintes, la moitié d’entre elles sont sans travail et une sur cinq dépend déjà du CPAS. Au moment de l’accouchement, une parturiente seule sur quatre doit demander l’aide sociale…

Cette pauvreté massive des jeunes enfants en Région bruxelloise, où se concentrent des ménages sans revenu du travail, les mères seules et avec un degré d’instruction faible, interpelle durement. Les autres régions s’en sortent mieux - surtout la Flandre (voir infographie).

Mais si on compare la proportion de naissances dans les familles en situation précaire dans les cinq grandes villes du pays, la situation est encore plus catastrophique à Charleroi et à Liège qu’à Bruxelles (voir infographie). C’est là aussi que le pourcentage de mères monoparentales est le plus élevé...

Une bouée pour les mères célibataires

Elever seul son enfant est loin d’être facile tous les jours. Depuis l’automne 2015, le projet Miriam accompagne des mamans célibataires bénéficiant du revenu d’intégration sociale. Partant du constat que les mères isolées constituent un groupe très vulnérable, le SPP intégration sociale et le Vrouwenraad (Conseil flamand des femmes) ont lancé cette initiative. Cinq CPAS (Charleroi, Namur, Molenbeek, Gand et Louvain) ont été sélectionnés pour porter le projet. Ces centres-là regroupaient un nombre important de femmes "monoparentales".

Ensemble, elles sont moins seules

L’objectif est de rendre un réel pouvoir d’agir à ces femmes mais pas n’importe comment. Une approche personnalisée a été mise en place. "On n’arrive pas là avec nos gros sabots. On travaille en fonction des besoins de ces mamans. Pour elles, une petite difficulté peut vite devenir une montagne à surmonter" , explique Quentin Pattyn, responsable du projet pour le CPAS de Molenbeek. L’année dernière, ce projet travaillait essentiellement avec des mères d’enfants de moins de 10 ans. Cette année-ci, les femmes ayant des enfants de moins de six ans sont ciblées. Grâce à un suivi collectif et individuel, elles renforcent leur confiance en elles. "Ces séances leur permettent de partager leurs expériences. Elles s’apportent aussi beaucoup de soutiens. Le sentiment de solitude est certainement la plus grosse difficulté que ces femmes doivent surmonter" , a pu constater M. Pattyn.

Belle progression

En un an, ces femmes ont beaucoup évolué. Certaines ont décroché un emploi. D’autres ont pris conscience de tout ce dont elles étaient capables de réaliser. "Elles sont devenues plus fortes. Je pense, par exemple, à une de ces femmes qui était plutôt renfermée. C’était ‘juste’ une mère avec ses enfants. Aujourd’hui, elle est devenue la porte-parole du groupe. Elle a rencontré des travailleurs sociaux et le Roi. Elle croit beaucoup en ce projet" , se réjouit l’assistant social, impatient de commencer à travailler avec de nouvelles mamans.

A Bruxelles, les enfants pauvres sont issus de l’immigration

Les trois quarts des mères qui accouchent à Bruxelles (75 %) sont issues de l’immigration, soit d’origine étrangère soit de (première) nationalité non belge.

Si on scrute la nationalité dans la proportion de ménages en situation de précarité au moment d’une naissance, on constate que la grande pauvreté touche dans 80 % des cas des mamans d’origine non européenne. "Il est clair que les enfants pauvres à Bruxelles, ce sont ceux issus de l’immigration", indique Myriam De Spiegelaere (ULB).

Le taux de pauvreté varie selon la nationalité. Ainsi, 70 % des petits Bruxellois dont la mère est originaire d’Afrique subsaharienne naissent sous le seuil de pauvreté. C’est la communauté la plus à risque, avant les petits Maghrébins (65 %), les enfants dont la maman vient d’Europe de l’Est (61 %) ou de Turquie (60 %).

Lien entre pauvreté et santé

Le taux de pauvreté des petits Bruxellois d’origine belge est lui comparable à la moyenne nationale : 18,3 %. "Le quart-monde belge est parti de Bruxelles : on le retrouve davantage dans la région de Charleroi", éclaire Mme De Spiegelaere

L’étude a aussi mesuré l’impact de la pauvreté et du statut migratoire des parents sur la santé des nourrissons. En ce qui concerne la mortalité périnatale (entre la 22e semaine de grossesse et le 7e jour de vie), on voit que les enfants de mères immigrées ont un risque plus élevé de décéder que les bébés belgo-bruxellois. Mais cela s’explique essentiellement par des facteurs socio-économiques.

S’agissant du poids de naissance (révélateur de conditions défavorables au développement de l’enfant), l’étude relève un paradoxe : à niveau d’instruction de la mère et à statut d’emploi égaux, les bébés de mères d’origine étrangère ont un risque moindre de faible poids (en dessous de 2,5 kg) que les bébés de mères belges. Ce risque est même divisé par deux pour les bébés de mamans maghrébines.

"Mobilisons-nous!"

Conclusion des chercheurs : si le statut social augmente les risques pour la santé du bébé, l’origine étrangère les réduit. "Les familles immigrées, malgré des conditions de vie souvent précaires, développent des environnements protecteurs pour la santé des bébés. Ces facteurs favorables doivent être étudiés, reconnus et renforcés. Les communautés doivent pouvoir compter sur l’appui de la société et des professionnels pour les maintenir", insiste la responsable de l’étude.

Françoise Pissart, directrice à la Fondation Roi Baudouin, appuie : "On doit refuser le fatalisme. Mobilisons-nous pour que la proportion de familles en situation de pauvreté diminue. Il faut un investissement massif dans les services à la petite enfance. Ce n’est pas un coût : c’est un investissement pour les politiques du futur."

© IPM

© IPM