Belgique Reportage dans une ville où la mendicité est interdite cet été, et où la mesure suscite de vives polémiques.

Vous savez que c’est illégal ? Mais c’est gentil, merci !" lance un mendiant à une dame, rue de Fer à Namur, ce vendredi vers 11 heures. Elle a déposé deux euros dans son gobelet. Or, depuis le 1er juillet, la mendicité est interdite par un règlement communal pour trois mois, et l’abri de nuit sera fermé du 22 juillet au 22 août. Depuis dix jours, un mouvement contestataire composé de SDF, de mendiants et de riverains solidaires fait parler de lui.

L’interdiction remise en cause

"J’ai le droit de vivre et de me nourrir", explique l’individu de 37 ans. Habillé d’un tee-shirt marqué "Mendiants d’humanité", il interpelle un comparse : "Tu sais où est Ludwig ? Son coin, c’est l’église Saint-Loup, mais il est peut-être place d’Armes." La personne SDF et la place mentionnées sont devenues des incontournables. Le samedi 8 juillet, la police est intervenue pour déloger une dizaine de tentes sur la place principale de Namur, et l’expulsion musclée de Ludwig a choqué. Il est devenu l’image de la lutte qui continue : rencontre avec les autorités communales lundi passé, distribution de tracts, mise en commun d’une partie de l’argent récolté par des mendiants, pétition, organisation de "nuits debout"…

Place d’Armes justement, un groupe d’une dizaine d’individus discute, à l’abri de la pluie passagère : "Je n’ai pas Internet. Les médias parlent de nous, tu dis ?", "Vous savez quand a lieu le prochain rassemblement ?", "Moi, je n’ai pas de proche chez qui aller dormir"… Distinguer les "manchards" des autres, acquis à la cause, n’est pas aisé. Un homme s’exclame : "Il ne faut pas dire mendiant, mais une personne qui souhaite un peu d’aide pour manger."

Qu’importe le terme utilisé, la mendicité continue bel et bien à Namur. "Quelques euros pour acheter un cœur à notre ville" ou "Nous ne mendions pas, nous vendons notre sourire" sont lisibles sur des pancartes. En bas de la ville, un mendiant, à la rue depuis 1988, accueille chaleureusement les passants avec une marionnette. "L’autre fois, plus d’une quinzaine de combis sont passés et ils ne se sont pas arrêtés", explique l’homme de 64 ans. Plus loin, un autre détient une vingtaine de pièces dans son chapeau. "La police me laisse faire", indique-t-il en caressant son chien.

L’alcool et la drogue

Leur explication ? Ils ne dérangent pas, au contraire d’autres, ivres, insultants ou violents. Pour plusieurs gérants de magasins, barmans ou restaurateurs, le problème est là. Des lieux, d’habitude occupés par des mendiants, sont vides. "Nous souhaitons qu’une aide leur soit apportée et nous leur donnons parfois nos invendus, mais l’image de notre magasin et le confort des clients étaient contrariés par des individus saouls à l’entrée", informe la gérante d’un supermarché. "Grâce au règlement communal, nous avons un argument supplémentaire pour les chasser", explique un vendeur de glace. Les commerçants insistent cependant : tout le monde n’était pas à mettre dans le même sac.

L’interdiction générale interpelle aussi les riverains. Assis à la terrasse d’un bar, deux étudiants s’étonnent de la mesure : "C’est dégueulasse, ils n’ont déjà rien !" Sur la place d’Armes, un homme joue au frisbee avec ses deux filles. Au loin, deux individus éméchés se disputent. "Ca, ce n’est rien comparé à avant", indique le père de 50 ans tout en s’inquiétant du sort réservé aux mendiants non agressifs.

Selon le règlement communal, un procès-verbal est dressé pour toute mendicité constatée et la police fait partir le mendiant. Si ce dernier est agressif, saoul ou destructeur, il reçoit en plus une sanction administrative. Le mouvement contestataire a déjà obtenu des avancées, dont notamment la tolérance, officielle cette fois, de la mendicité lors de la fermeture de l’abri de nuit.

Les mendiants ont le soutien du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. "Des membres participent aux actions du mouvement, informe Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau. Il faut combattre la pauvreté et non les pauvres. Le Réseau est contre ce type de réglementation. Une telle interdiction ne s’attaque pas aux réels problèmes", précise-t-elle.