Belgique

Ce midi, dans la petite classe de français de la section primaire de la Communauté scolaire Ste-Marie à Namur, l’ambiance est animée. Elisa, Sacha,… Ils sont neuf élèves de 2e, 3e et 4e primaires à prendre leur déjeuner ensemble. Eclats de voix, fous rires. Ils s’amusent comme n’importe quels autres enfants, si ce n’est qu’ils s’expriment entre eux en langue des signes.

"Ils ont demandé à pouvoir déjeuner une fois par semaine entre eux", sourit Elodie, institutrice bilingue français-langue des signes en 2e primaire. Car le reste du temps, ils le passent avec les autres élèves, entendants, de l’école. "Cela se passe très bien entre les élèves. Dans ma classe, indique Elodie, il y a des enfants entendants très ouverts qui vont chercher la conversation avec leurs camarades sourds en faisant quelques signes qu’ils ont appris. Et les enfants sourds s’adaptent aussi."

A l’initiative de parents

Telle est la particularité, unique en Belgique francophone, de Ste-Marie : "Nous sommes une école d’enseignement ordinaire, explique Magaly Ghesquière, institutrice primaire, mais, pour l’heure, détachée pédagogique à l’Université de Namur. En primaire, notamment, il y a, par année d’étude, trois classes et l’une d’elle est à chaque fois en immersion bilingue, c’est-à-dire qu’il y a des enfants entendants et sourds".

En tout, de la 1re maternelle à la 6e secondaire, Ste-Marie compte environ 30 enfants sourds sur près d’un millier d’élèves. "Le projet des classes d’immersion a débuté à l’initiative de parents d’un enfant sourd, comme souvent dans le milieu associatif ou du handicap…, raconte Mme Ghesquière. Ils recherchaient pour leur fils une école ordinaire, qui accepterait de l’accueillir mais aussi d’utiliser la langue des signes, avec une modalité où il serait pris en charge toute la journée et pas uniquement aidé quelques heures par-ci par-là". Ste-Marie a accepté et, de fil en aiguille, monté un projet collégial.

"A l’époque, la mise en place des classes bilingues a été rendue possible grâce au décret "Immersion" de 1998, poursuit-elle, qui permettait la scolarisation des élèves francophones dans d’autres langues que le français, dont, en principe, la langue des signes". En 2000, le couple à l’initiative des classes bilingues crée l’ASBL "Ecole et surdité" par le biais de laquelle sont rémunérés les enseignants bilingues, "car nous n’étions pas du tout reconnus", se souvient Magaly Ghesquière qui fut la première enseignante bilingue engagée à Ste-Marie. Il faudra en effet attendre que des modifications soient apportées au décret "Immersion" en… 2009 pour que la scolarisation des enfants sourds puisse être totalement sur les rails et les enseignants bilingues, reconnus et payés par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Car à Ste-Marie, en maternelles et en primaires, ce sont bien des enseignants formés à la langue des signes qui donnent cours, et non des interprètes. "En classe, explique Elodie, ma co-titulaire donne cours en français et moi, en langue des signes. Nous préparons souvent nos cours ensemble et avançons ensemble en classe. Mais si je vois que mes élèves ont des difficultés, je vais m’arrêter, leur réexpliquer la leçon si nécessaire et, là, je ne serai donc plus en même temps que ma collègue. Puis, je vais essayer de la rattraper pour qu’on continue ensemble". Et de souligner : "Si je n’étais qu’interprète, je devrais juste traduire ce que l’enseignante explique, et tant pis si les enfants (sourds) n’ont pas compris". Une formule qui donne des résultats puisque 100 % des enfants sourds aujourd’hui en secondaire ont réussi leur CEB.

Enthousiaste, Elodie décrit : "La langue des signes, c’est beau et artistique. Mais ce n’est pas du mime ! Il y a une grammaire particulière, des aspects différents de la langue orale". C’est une véritable langue à part entière, qui requiert une formation rigoureuse. "Il s’agit d’une formation longue qui, à raison de deux fois par semaine, dure cinq ans, précise Magaly Ghesquière. Et ce n’est pas suffisant ! Nous continuons à recevoir une fois par mois une formation continuée en langue des signes, en collaboration avec l’Université de Namur".

"L’implant ne rend pas entendant"

Cela fait maintenant dix ans que la langue des signes de Belgique francophone est officiellement reconnue (lire ci-contre), mais "la langue des signes fait encore peur et, partant, notre école fait peur, regrette Mme Ghesquière. A la base, nous tablions sur un tiers d’élèves sourds par classe en immersion. Nous n’avons atteint cet objectif qu’une seule fois". En cause ? "Au niveau des toutes dernières inscriptions n’arrivent que des enfants sourds de parents sourds, reprend-elle, parce que les parents entendants d’enfants sourds sont persuadés, bien avant d’inscrire leur enfant ici, qu’il ne faut pas utiliser la langue des signes sinon leur enfant ne parlera pas". Or, insiste-t-elle, "c’est archifaux ! Sur nos huit élèves sourds en secondaire, seuls deux ne parlent pas le français. Et la majorité est implantée. Ils sont donc bilingues français-langue des signes".

Aujourd’hui, grâce aux progrès de la médecine, la plupart des enfants dont est dépistée la surdité sont appareillés ou opérés pour recevoir un implant cochléaire. "Pour les enfants pour qui l’implant fonctionne, c’est bien, continue la détachée pédagogique. Mais, pour ceux pour qui l’implant ne marche pas ou chez qui l’oralisation ne démarre pas suffisamment, c’est autre chose…"

Magaly Ghesquière argumente : "Pour nous, la langue des signes est donc indispensable car l’implant, même s’il fonctionne, n’est pas sûr à 100 %, nécessite une rééducation, ne rend pas entendant, etc. Un enfant sourd restera sourd. L’implant l’aide et c’est très bien, mais il a aussi besoin de la langue des signes car il est identitairement sourd et doit se construire comme cela".