Belgique Le terrain de Sars-la-Buissière, où ont été enterrées Julie et Mélissa; la maison de la route de Philippeville à Marcinelle, où était aménagée la cache où ont été séquestrées les victimes; la piscine de Bertrix, où a été enlevée Laetitia Delhez sont des endroits irrémédiablement liés à Marc Dutroux. Nous sommes retournés sur ces lieux qui ont fait l’actualité il y a 20 ans.

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"C’est un fait historique qui ne hante plus les mémoires"

A Bertrix, l’enlèvement de Laetitia Delhez n’est plus dans les esprits. La jeune femme y mène aujourd’hui une vie discrète.

Les cheveux encore mouillés, postés sous un lampadaire, les enfants attendent leurs parents au niveau du gros caillou blanc. Devant la piscine de Bertrix, plus personne ne pense à ce qui est arrivé à la petite Laetitia Delhez.

Près de 9 000 âmes vivent dans "la cité de l’ardoise", en province de Luxembourg. La tranquillité règne dans les rues pavées du village typiquement ardennais. Une commune comme les autres, en somme. Il y a vingt ans pourtant, Bertrix devenait le théâtre d’un fait divers tristement célèbre. Le 9 août 1996, les habitants du village apprenaient avec effroi la disparition de Laetitia Delhez, alors âgée de 14 ans. A l’époque, la tension était palpable et l’impact sur la population, immense. Les Bertrigeois se sont mobilisés pour rechercher la jeune fille. Quand elle est retrouvée quelques jours plus tard à Marcinelle, le soulagement fut à la hauteur de la peur ressentie : incommensurable.

Malheureux anniversaire

La mémoire des faits est tenace. Elle est ravivée chaque année, à la date anniversaire de l’enlèvement de Laetitia, par les médias qui se remémorent l’affaire. En 2004, la forte médiatisation du procès a réveillé pendant de longues semaines certaines peurs. Vingt ans après les faits, les Bertrigeois veulent cependant oublier. Aujourd’hui, le contexte émotionnel n’est en tout cas plus aussi chargé. "L’affaire Dutroux appartient bel et bien au passé", affirme Vincent Léonard, Chef de corps de la zone de police Semois-Lesse.

La page est tournée

Laetitia Delhez habite toujours au village. "Elle est aujourd’hui retombée dans l’anonyma t", confie Roger François, échevin des Finances à la commune de Bertrix. Elle est mère de famille, ses quatre enfants vont à l’école communale. Une belle revanche sur la vie. "Elle est discrète et se tient à l’écart de toute vie sociale", explique un garçon de café de la place des trois fers, au cœur du village. "Je la croise de temps en temps quand je dépose ma fille à l’école", poursuit-il.

Depuis dix ans, Bertrix fait peau neuve. Car le village aimerait que son nom ne soit plus associé à cette sombre page de l’histoire. Un projet de revitalisation urbaine et de multiples constructions immobilières sont d’ailleurs en cours. Et depuis cinq ans, le Beaudet’stival attire chaque été 10 000 mélomanes en terres ardennaises.

Au siècle passé, c’est l’ardoise qui faisait la fierté des Bertrigeois et la renommée du village. Mais depuis 1976, les mineurs ne descendent plus à l’ardoisière de la Morépie. Dans la mémoire collective, le village de Bertrix est dorénavant associé à l’enlèvement de Laetitia Delhez. "C’est un fait historique qui ne hante plus les mémoires", assure toutefois Vincent Léonard.

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"On a tout dit, tout écrit. Que vient-on encore chercher ?"

A Sars-la-Buissière, village où Dutroux a enterré Julie et Melissa dans une de ses propriétés, rien n’est oublié.

Sainte Apolline, c’est un peu la marraine. A Sars-la-Buissière, elle trône dans le fond de l’église, et veille sur la paroisse et la confrérie d’archers érigée en son nom. Ce lundi, une fois de plus, sa statue fut sortie et portée pour la procession du 15 août qui traverse chaque année le village hennuyer.

"Je me souviendrai toujours de la toute première procession, celle de 1996, raconte la sacristine de la paroisse. Nous étions ici, sur le seuil de l’église. Nous rangions tout, et c’est à ce moment-là que des voisins sont arrivés nous dire que Sabine et Laetitia étaient libérées. C’est à ce moment-là aussi que la rumeur a grandi : Marc Dutroux aurait enterré Julie et Melissa dans notre village. C’est un peu comme si le ciel nous tombait sur la tête. Marc Dutroux, on ne le connaissait pas, c’était un anonyme du coin. Et puis très vite, tout s’est enchaîné. Du 17 août, ce jour où l’on a déterré les corps de Julie et Melissa, je me souviens surtout du bruit de la pelleteuse."

Les projets d’aménagement attendent toujours

Sur la place du village qui jouxte la propriété, on ne peut alors que distinguer le va-et-vient des forces de l’ordre qui ont dressé de grandes palissades. Aujourd’hui, ce sont les broussailles et quelques grilles qui rendent le lieu inaccessible.

"Pourtant, il y en a encore beaucoup qui viennent fouiller la merde", regrette, amer, la patronne de L’Embuscade, le café local. "On a tout dit, tout écrit, tout photographié. Que vient-on encore chercher ?"

En contrebas, isolée derrière ses champs, l’ancienne ferme de Forestaille accueille la Régie d’habitat rural qui offre des stages de réinsertion socioprofessionnelle. François Deneve qui y gère désormais le lieu avait douze ans en 1996. "Je me souviens des hélicoptères qui nous survolaient, mais on ne comprenait pas très bien ce qui se passait. Heureusement, les profs et les parents n’ont pas hésité à nous rassurer, tout en veillant sur nous. Que cet homme que l’on disait poli et qui passait acheter la ferraille ait pu faire de telles horreurs nous faisait peur. Aujourd’hui, je crois que cette peur est passée. On parle moins aux enfants de l’affaire Dutroux, même si elle nous aura marqués à jamais."

Le temps passe, la peur s’estompe à Sars-la-Buissière, mais la mémoire a inscrit Julie et Melissa dans l’histoire locale. Si la commune attend toujours des financements pour réaménager la place du village et, du même coup, la propriété de Marc Dutroux, la paroisse soigne le souvenir. Une messe annuelle est toujours dite en la mémoire des victimes. Aux côtés de sainte Apolline, les visages de Julie et Melissa sont bien présents. "Nous ne voulons pas leur ériger un culte, mais un lieu pour que l’on puisse penser à elles, se souvenir, et prier ", souffle la sacristine.

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"Cette maison est un étrange témoignage dont on parle peu"

La route de Philippeville à Marcinelle est une rue triste. Et rien ne bouge autour de l’ancienne maison de Marc Dutroux.

Le contraste est saisissant. Tout oppose les tonalités presque familiales du village de Sars-la-Buissière à l’anonymat qui alourdit les quartiers urbains de Marcinelle.

Pour autant, à Sars comme ici, la mémoire de quelques générations restera marquée par "l’affaire Dutroux". C’est en effet à quelques minutes à pied du cœur de Charleroi, au 128 de la route de Philippeville, que l’on aura découvert en août 1996 la cache réalisée dans la cave de sa maison par Marc Dutroux. De celle-ci, sortiront vivantes Sabine et Laetitia. C’est entre ces murs que seront détenues également Julie et Melissa ainsi qu’An et Eefje.

Vingt ans après, en contrebas d’un viaduc routier et des rails de la SNCB, la route de Philippeville reste une rue triste. Un petit square, aménagé il y a quelques années, est envahi par les mauvaises herbes. Sur les murs de béton qui ceinturent les trottoirs, les dessins que des élèves d’une école du quartier étaient venus peindre résistent eux aussi mal aux assauts des saisons.

En face de la maison de Marcinelle, une stèle discrète a été érigée "en mémoire de tous les enfants victimes de la pédophilie". La maison elle-même a été recouverte d’une fausse façade aux couleurs vives représentant un enfant assoiffé de grand air, et tenant énergiquement un cerf-volant. Cette façade, construite quelques années après l’affaire, tente de changer les regards portés sur la maison laissée à l’abandon. Ici aussi, comme à Sars-la-Buissière, des projets de démolition ont été de nombreuses fois évoqués. Mais ici non plus, aucun ne fut concrétisé.

L’histoire lourde de la ville

Est-ce le propre d’une ville où tout change plus vite ? A Marcinelle, on se montre plus discret concernant Marc Dutroux. "Les gens passent, beaucoup n’étaient pas encore installés ici à l’époque des faits, explique Jean-François, enseignant à la retraite. Cette maison reste cependant comme un étrange témoignage dont on ne parle pas beaucoup. Mais bon, souvenez-vous du drame du Bois du Cazier et maintenant de l’attaque contre deux policières qui s’est déroulée à quelques rues d’ici. Nous avons beaucoup à faire avec notre passé. On l’évite parfois. Mais c’est vrai, nous étions nous aussi tout retournés par les découvertes faites dans la maison de Marc Dutroux. Nous aussi, nous nous sommes inquiétés pour nos enfants et nous avons veillé à ce qu’ils soient plus prudents."

"Est-ce que la peur qui nous a saisis à l’époque existe encore ? Je ne sais pas, explique Nicole, une autre habitante de Marcinelle. Je parlerais plutôt d’un souvenir douloureux. Quand je discute avec les jeunes mamans, elles semblent avoir aujourd’hui plus peur des attentats que d’une nouvelle affaire Dutroux."