Belgique

La Sûreté de l’Etat fait face à un manque criant de personnel. Pour son patron, le salafisme est plus dangereux à terme qu’un attentat.

La menace terroriste a bien évolué depuis les attentats du 11 septembre ?

Clairement. A cette époque, il s’agissait d’attentats de grande ampleur nécessitant beaucoup de préparation et de logistique. Leaders et cibles étaient bien définis. On a vu ensuite des cellules plus petites, qui s’inspirent de l’idéologie al Qaeda, sans leaders et cibles établies. L’évolution continue avec des groupes de plus en plus petits : des groupuscules qui se rattachent d’assez loin à l’idéologie al Qaeda. Et même à des individus quasiment isolés, des loups solitaires "Lone Wolf" qui se radicalisent eux-mêmes.

Comment ?

Il suffit de surfer sur le Net ou s’inscrire dans des chats rooms pour avoir accès à des infos ou à des personnes qui partagent les mêmes idées. Il est facile de se radicaliser sans être membre d’un groupe important. Et ces personnes font tout pour échapper à l’attention jusqu’au moment où elles entrent en action. Et on a un acte d’éclat pour attirer l’attention. Comme, dans un autre secteur, pour Breivik.

Cela complique votre travail ?

Quand une organisation, fut-elle terroriste, est grande, il est plus facile de la suivre, le cas échéant de la pénétrer et de voir son évolution : cibles, méthodes et leaders. Lorsque l’on va vers des groupuscules, pour aboutir à des auteurs isolés, cela devient très compliqué. J’ai toujours dit - et aucun service de renseignement ne dira le contraire - que pour pouvoir intercepter à temps un individu comme Breivik, il faut une bonne dose de chance.

Là, c’est pour le terrorisme violent.

Oui et je tiens à insister sur le fait qu’à côté de celui-ci, il y a le radicalisme latent. Soit le fait que certains éléments dans la société ont tendance à se radicaliser sous l’influence de certaines idées, comme le salafisme, interprétation rigoriste de l’Islam qui veut retourner à l’Islam des origines. Il prône le rejet des valeurs de l’Occident et le repli identitaire. Avec pour conséquence que ces personnes se mettent en marge de la société dont elles rejettent les valeurs. On voit surgir des comportements qui n’ont pas de place dans notre société : polygamie, inégalité homme-femme, rejet fondamental de l’homosexualité, mise en doute de la théorie de l’évolution.

Avec quelles conséquences éventuelles ?

On voit que ces personnes qui suivent ce courant tentent de bâtir leur propre société, avec leurs valeurs, leur enseignement, leur médecine, leur propre police - cela, c’est dans les souhaits - voire leur propre justice. On peut arriver à une bipolarisation. Ces comportements vont susciter une réaction de l’extrême droite qui va trouver dans cette idéologie un terreau pour combattre l’islam en général. On voit apparaître en Angleterre des mouvements comme Nations against Islam. En Belgique, il y a des mouvements, soutenus par l’extrême droite, qui prônent une politique contre l’islamisation des villes. Et cette réaction de l’extrême droite peut engendrer une réaction de l’extrême gauche.

Ce salafisme est-il vraiment une menace ?

Dans la durée et sur le long terme, il est peut-être plus dangereux qu’un attentat terroriste car c’est insidieux, cela mine les valeurs occidentales et fait en sorte qu’une partie de la population est incitée à se mettre en marge des valeurs occidentales de la société dans laquelle elle est supposée fonctionner. Non seulement il nie les valeurs occidentales mais voit dans l’Occident une menace pour l’Islam, en tout cas quand des troupes occidentales vont dans des pays comme l’Irak. C’est vécu comme une attaque et le courant salafiste peut inciter des personnes à se radicaliser.

La Sûreté a-t-elle assez de moyens ?

Depuis mon entrée en fonction en 2006, on nous a accordé du personnel mais ce mouvement n’a pas suivi l’évolution de nos compétences : radicalisme, protection de personnalités, un travail laborieux qui nécessite énormément de personnel. Le recrutement est lourd. Pour l’instant, rien que pour les services extérieurs - ceux qui recueillent l’info sur le terrain, qui traitent les sources humaines - il manque une centaine de personnes sur le cadre effectif qui nous est attribué. Il y a aussi un manque sur les deux autres sections. Or, il y a un niveau sous lequel on ne peut descendre pour un service de sécurité et de renseignement si on ne veut pas mettre en péril la manière dont les missions que nous devons accomplir peuvent être accomplies. Ce niveau est atteint. Je sais qu’il y a une rigueur budgétaire, qu’il y a des problèmes économiques et financiers. Le niveau d’alerte est atteint. Il faut être conscient que la sécurité a un prix et qu’il y a une limite sous laquelle on ne peut pas descendre. Cette limite, nous l’avons atteinte. Si ce que nous sommes censés faire ne peut être fait par manque de personnel, c’est vers nous que l’on va se retourner si cela flanche. La sécurité, à laquelle la Sûreté contribue, a un coût et il faut oser le dire. Ce n’est peut-être pas populaire à dire, mais c’est réaliste.