Belgique

Pas besoin d’être grand clerc pour deviner que "Tangellois" est la contraction entre Tanger, le lieu de naissance d’Amidou Si M’Hammed il y a 58 ans, et Bruxelles, son lieu de vie depuis le 6 décembre 1967. "A la nuance près que la référence à mes origines marocaines ne représente que quatre lettres, le reste du titre est bruxello-bruxellois", précise M. Si M’Hammed, arrivé à Evere dans le cadre d’un regroupement familial. "Cette immigration, c’est ma mère qui l’a voulue. C’était une femme à poigne. Mon père venait de perdre son boulot dans le bâtiment. Ma mère l’a poussé à s’expatrier. Il traînait les pieds dans ses démarches administratives pour obtenir son visa. Un jour qu’il revenait bredouille, découragé par la longue file d’attente, ma mère l’a houspillé."

Le grand départ vers un avenir meilleur

En 1965, la boule au ventre, Layachi est parti pour la Belgique avec toutes les économies et tous les espoirs de la famille. Il n’avait pas le droit à l’échec. "Je reconnais que nous étions dans les ‘Trente Glorieuses’ et trouver un job à cette époque était moins compliqué qu’à l’heure actuelle."

Pendant ce temps-là, à Beni Makada, un bidonville de Tanger aujourd’hui disparu, Meryem se battit pour élever ses 7 enfants. "Elle cumulait les petits boulots pour subvenir à nos besoins."

Amidou Si M’Hammed a l’habitude de dire : "Si c’est mon père qui régnait, c’est ma mère qui gouvernait."

"Pour elle, qui était analphabète, l’éducation des enfants était la clé de voûte du projet migratoire." Le jeune Amidou embraya : "A Bruxelles, j’ai découvert un monde fascinant. A Tanger, j’allais à l’école pieds nus, les classes étaient surpeuplées, je recevais des baffes… En Belgique, j’ai rencontré des professeurs formidables qui m’ont ouvert sur le monde. Bien entendu, j’avais des facilités et, étant quasi le seul immigré, j’étais tiré vers le haut."

Ce qui ne va pas sans provoquer des tiraillements intra-familiaux : "Pour se construire, il faut aussi déconstruire certaines valeurs familiales. Avec mes frères et sœurs, nous venions avec des idées neuves. D’une certaine façon, l’école délégitimait nos parents. Malgré cela, ils étaient ouverts par rapport à cette société. Ils se sont sacrifiés pour nous. Combien de fois n’ai-je pas vu ma mère pleurer ?"

Pour M. Si M’Hammed, la transmission de cette mémoire est fondamentale pour les jeunes générations. "Mon livre s’attache à mon enfance et à mon adolescence car c’est à cette période que tout se construit. Aujourd’hui, les jeunes Belges d’origine marocaine bricolent. Renvoyés aux origines de leurs parents, ils ne savent plus où ils en sont."

Avec la tentation du repli identitaire : "Les migrants de l’époque avaient une vision, ils aspiraient à un avenir meilleur. Quand je vais à l’étranger et que j’ai du mal parce que je baragouine à peine la langue, je me demande : ‘Comment mes parents analphabètes ont-ils fait ?’." Les gosses d’aujourd’hui sont amnésiques de cette histoire-là. Ce sont leurs grands-parents qui ont tracé ce sillon belge. Cette trajectoire doit être connue. C’est un travail d’éducation permanente qu’il faut mener dans les associations, dans les écoles. Il faut renforcer le socle commun. Les outils, les potentialités sont ici, il faut aller à l’encontre de la victimisation, au-delà des rancœurs."

"Les émeutes ? C’est le Maroc qui a perdu"

Malgré son cursus universitaire, M. M’Hammed fut lui aussi confronté au racisme ordinaire : "C’est surtout à l’adolescence que cela se marque, quand on ne vous sert pas en terrasse; quand il faut glisser un billet au portier du dancing pour pouvoir entrer…"

Aujourd’hui blanchi sous le harnais, il se surprend à garder certains vieux réflexes : "Quand j’entre dans un établissement, je croise le regard du patron pour mesurer sa bienveillance. Des racistes, il y en aura toujours et il y en a d’ailleurs dans tous les pays. Mais, il y a aussi et surtout des gens extraordinaires, comme mes professeurs ou cette voisine qui aida mes parents dans leurs démarches administratives."

Inutile de préciser que les émeutes de novembre dernier l’ont peiné : "En faisant cela, c’est le Maroc qui a perdu. Le foot doit rester une fête, pas un exutoire. Les jeunes de la 3e ou 4e génération ne connaissent le Maroc que par le biais des vacances et encore, après un mois, ils veulent rentrer. Obtenir un papier, prendre le bus, tout est compliqué au Maroc. Leur pays, c’est ici !"

"Tangellois, non peut-être !" est en vente au prix de 10 euros chez Filigranes, à la librairie Tropismes, à l’Espace Magh et au CBAI (Centre bruxellois d’action interculturelle).