Belgique

Il est heureux que le gouvernement soit en affaires courantes. Car sinon il connaîtrait aussi une grave fracture communautaire après la prise en considération de la proposition de loi révisionniste du Belang sur l’amnistie. Pire, il y aurait comme un parfum de crise après une déclaration pour le moins choquante du ministre de la Justice. A la RTBF, Stefaan De Clerck (CD&V) a estimé qu’"à un certain moment, on doit être adulte et prêt à discuter. Et peut-être aussi à oublier, parce que c’est du passé". Pour le ministre, l’on doit pouvoir évoquer l’amnistie "de manière sereine et en toute transparence. Il faut un débat sans nationalisme, en dehors de l’émotionnel. Il faut comprendre un passé et travailler à notre avenir".

Au nom du MR, Christine Defraigne a répliqué qu’"oublier les actes des inciviques reviendrait à réécrire l’Histoire, voire à faire preuve de révisionnisme. Il y a des dossiers de condamnation tant au Nord qu’au Sud du pays. On ne peut revenir dessus sous peine de réécrire l’Histoire" . Pour Philippe Mahoux (PS) "De Clerck se range aux thèses du Belang". "Entendre dire de la part d’un ministre de la Justice, censé savoir que ce qui a été jugé appartient à la vérité judiciaire, qu’il faudrait pouvoir remettre en question des condamnations pour collaboration, c’est aberrant et scandaleux", a encore dit le chef de file PS au Sénat. Jacky Morael (Ecolo) parle aussi de propos "intolérables et inacceptables" et lance, sévère : "Une certaine Flandre doit reconnaître qu’elle s’est fourvoyée avec l’occupant nazi, avec la Gestapo, qu’elle a permis l’arrestation de résistants, sous prétexte de faire avancer son projet nationaliste."

Au nom du CDH, Francis Delpérée constate que "le ministre suggère l’oubli, alors qu’il faut faire un travail de mémoire autour des patriotes et des résistants". Mais il ne refuse pas la discussion : "Nous pouvons pardonner, peut-être, à ceux qui regrettent, qui reconnaissent les faits mais parler d’oubli n’a aucun sens. Nous n’appelons pas à la vindicte à l’égard des enfants et petits-enfants ; à leur endroit, l’Etat belge s’est souvent attaché à réparer un certain nombre de condamnations. Mais ici on veut nier des faits alors qu’il y a eu des condamnations."

La société civile continue aussi à réagir. Le Front unique national des anciens combattants et des vétérans (FUNACV), qui réunit les associations patriotiques belges, est indigné : "Même si la prise en considération d’une proposition ne signifie pas qu’elle sera votée, c’est un camouflet pour les anciens et les victimes de guerre, et tout particulièrement les prisonniers politiques. Comment des parlementaires admettent-ils qu’au prétendu nom de la démocratie, on sème le doute dans les esprits, et notamment de ceux qui n’ont pas été témoins des faits évoqués." Pour la FUNACV, "la proposition est une hypocrisie : elle tente de convaincre l’opinion qu’il s’agit de répara tions vis-à-vis des excès de la répression, alors qu’il s’agit de faire reconnaître comme inexistante la culpabilité des collaborateurs. Les excès de la répression ont fait depuis longtemps l’objet d’une législation offrant à ses victimes l’opportunité d’obtenir réparation, pour autant qu’elles reconnaissent leurs erreurs. L’amnistie n’est pas un pardon, elle nie la faute et condamne donc implicitement la justice. Et ce n’est pas en raison des conséquences qu’elle impliquerait pour les finances publiques qu’il y a lieu de s’indigner, mais à cause du problème de fond, à savoir la négation de la culpabilité des collaborateurs." Et la coupole des "anciens" de mettre en garde les sénateurs : "Ceux qui ont voté la prise en considération doivent pleinement réaliser qu’ils sont aussi virtuellement d’accord pour que soit ouvert un débat sur l’idéologie nazie, puisque c’est à elle que se sont ralliés les collaborateurs." Autre réaction remarquée : celle de Philippe Markiewicz, président de la Communauté israélite de Bruxelles, qui parle d’"une forme de négationnisme qui ternit l’image de la Flandre et de la Belgique et qui veut précipiter le séparatisme. Il y a eu des collabos mais aussi des résistants, des Justes au Nord comme au Sud. Rouvrir le débat sur l’amnistie, c’est faire un affront à notre démocratie éclairée".