Belgique

ÉVOCATION

Jeudi 18 juillet 1991, Liège s'éveille dans l'insouciance d'une journée d'été. Pourtant, le mal de tête gagne très vite la Cité ardente, quand elle apprend que des coups de feu ont couché André Cools sur le parking d'un immeuble à appartements, avenue de l'Observatoire, à quelques encablures de la gare des Guillemins. La personnalité de la victime donne une portée politique à l'événement, qui sur le coup est cependant surtout empreint d'une forte charge émotionnelle.

Rapidement, les secours sont appelés. Magistrats et enquêteurs suivent, très vite - sauf le juge Ancia, prévenue tardivement. Gérard Guissard, un photographe de presse très connu sur la place liégeoise, débarque parmi les premiers, quand la police commence à peine à cerner les lieux. «Il ne devait pas y avoir plus d'une trentaine de personnes sur le parking, parmi lesquelles très peu d'agents en uniforme», se souvient-il. «Tout était finalement fort calme», sur place, au début. Le photographe, réflexe de professionnel, se précipite dans un appartement, à l'étage, et a le temps de prendre deux clichés avant d'être repéré par le procureur général Léon Giet, qui fait aussitôt renforcer le périmètre de sécurité. Interpellé par un commissaire, le photographe montre son film, bloqué à zéro. En fait, ses deux clichés figurent sur la bande d'amorce... Ils feront pratiquement le tour du monde, car Gérard Guissard est seul à avoir photographié à l'état brut la terrible scène laissée par les tueurs. «Au-delà de la zone cernée, l'excitation était plus grande», rapporte-t-il encore.

La demie de 8 heures vient de sonner. Jean Polomé, président de l'Union socialiste communale (USC) flémalloise, se rend à son travail, dans la proche banlieue liégeoise. «J'étais arrêté à un feu rouge quand j'ai entendu la nouvelle à la radio», se souvient-il. «Le signal est passé au vert et je n'ai pas réagi. Après quelques coups de klaxons, je me suis garé sur le côté pour me remettre».

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. L'impact de l'émotion est énorme et grandit néanmoins à chaque instant. On ne parle plus que de cette affaire, partout. A Flémalle encore plus qu'ailleurs, si possible. Les autorités communales ont rallié de toute urgence leur Hôtel de Ville. «Tout le monde était un peu perdu», se rappelle un témoin. Jean Beulers, premier échevin, est désigné pour endosser le mayorat, qu'il porte comme un linceul tant l'ambiance est glaciale.

André Cools, le «Maître», comme on l'appelait en bord de Meuse, avait imaginé pour successeur Gilbert Van Bouchaute (l'actuel bourgmestre), qui se rend ce jour-là rapidement à l'hôpital de Montegnée, au chevet de Marie-Hélène Joiret, la compagne du ministre d'Etat qu'il connaît évidemment bien. La matinée avance, les réactions fusent, l'onde de choc gagne encore en intensité. A la Maison du Peuple de Flémalle, dont Cools était un habitué, chacun est terrassé. Déjà - on va le faire des semaines durant -, on ressasse tous les épisodes de la vie d'André, chaque anecdote sympathique, chaque coup de gueule du chef incontesté, chaque tape sur l'épaule accompagnée d'un «Dis, m'fi...» sonore.

La question des funérailles se pose. «Jean Beulers a discuté avec la famille d'André Cools», se rappelle le président d'alors de l'USC. «Elle souhaitait des funérailles dans l'intimité». Mais le collège échevinal, marqué, fait alors comprendre - comme d'autres - que son ancien bourgmestre n'est pas seulement le membre d'une famille. Que c'est aussi un personnage public, et lequel!

Après celles des plus grands personnages politiques, sans considérations partisanes, l'annonce de la visite du Roi, prévue le vendredi, ajoute une dimension supplémentaire à cet événement qui secoue Liège mais aussi Charleroi, Namur, Bruxelles, jusqu'à Arlon et La Panne, car la dimension de Cools était nationale.

Les médias audiovisuels multiplient les interventions alors que la presse écrite prépare des éditions spéciales. A Flémalle, des gens, aveuglés par une douleur dont il est difficile d'apprécier ailleurs la profonde sincérité, sont éperdus, comme fous et en perdent leurs mots. L'un rédige un panneau annonçant que «Le 21 juillet est reporté à une date ultérieure», l'autre assure en pleine rue que «Ce n'est pas possible, Cools va venir régler tout ça». Las...

Après l'autopsie d'usage, la dépouille d'André Cools rejoint la chapelle ardente spécialement aménagée dans la salle des mariages de l'Hôtel communal, le vendredi. D'un côté, les membres du collège et du conseil communal, les socialistes locaux. De l'autre, la famille du défunt. La file des visiteurs est interminable. Ils sont des centaines puis des milliers à emprunter le petit pont enjambant les douves du joli édifice. Beaucoup de personnes âgées, souvent en larmes, avec une fleur à la main. Des jeunes, auxquels on vient montrer le défunt comme l'exemple d'une humanité combattante. Des adultes, s'embrassant les uns les autres comme pour conjurer le mauvais sort.

Les funérailles se déroulent dès le 20 juillet. Un samedi historique. Une foule immense se réunit pour accompagner le défunt à sa dernière demeure -en l'occurrence, une pelouse du cimetière des Trixhes, sur les hauteurs de Flémalle, car il a voulu être incinéré. Défilé militaire. Drapeaux rouges et oriflammes. Cortège interminable - les derniers n'ont pas encore démarré quand les premiers aboutissent au cimetière de Trixhes à, peut-être, deux kilomètres. Le petit-fils de Cools, plus que d'autres, exprime sa colère et, rageur, frappe l'air de son poing quand ses larmes ne parviennent plus à combler le vide immense qui vient de s'abattre sur sa famille.

Au cimetière, trop petit pour accueillir tout le monde, la cérémonie est simple. L'officiant des pompes funèbres répand les cendres sur le gazon, devant des milliers d'yeux et, croit-on, presque autant de caméras et d'appareils photos. Tradition franc-maçonne, un frère en loge d'André Cools prononce un discours. Son aréopage, toutefois, est plus limité qu'à l'accoutumée, dit-on sur place, sans doute à cause des caméras.

Après, groggy, les Flémallois reviennent près de l'Hôtel de Ville. La circulation automobile, interrompue, ne tente rien pour reprendre le macadam aux piétons et aux clients de la Maison du Peuple, qui partout déambulent. L'ambiance change. C'est que beaucoup, parmi les politiques et les médias, ont certes reconnu en quelques dizaines d'heures toutes les qualités de coeur du grand homme, mais sans omettre ni ses excès, ni ses défauts, et n'ont pas davantage oublié le pouvoir démesuré qu'il était occupé à concentrer en ses mains -par le jeu économique des intercommunales- ou à récupérer -par son influence politique. De quoi susciter l'ire des indéfectibles amis du disparu, prêts à en découdre avec quiconque oserait une opinion autre que dithyrambique...

Et puis, les années passent. Chaque année en juillet, une commémoration réunit les fidèles de Cools. Une commémoration? Plutôt un fervent hommage, émotion, tristesse et discours de combat à la clef. Tantôt, on venge en mots la mémoire de «Dédé le Rouge», comme il s'appelait lui-même. Tantôt, on exhorte à faire aboutir l'enquête plus vite. Et toujours, on veut faire taire ceux qui parfois «dénigrent» l'ancien maître des lieux. Philippe Moureaux, fidèle parmi les fidèles d'André Cools, s'offusque par exemple, le 18 juillet 1992, d'un crime «qui, étape ultime de la descente aux enfers des moeurs politiques, ne provoquait même pas une révolte du corps social». Et de tonner, exaspéré, qu'il était scandaleux «qu'on parle, à propos de la victime transformée en coupable, de nébuleuse, d'empire, de toile d'araignée», qu'il fallait arrêter de «redonner vie à la campagne calomnieuse qui visait déjà André Cools avant sa mort».

A Flémalle, en tout cas, l'amour des siens - comment dire autrement? - est bien là. La stèle pyramidale (un «monument Cools» a été dressé dans les jardins de la Maison communale) est noyée sous une marée de roses. Elle doit, c'est sûr, immortaliser la mémoire du «Maître de Flémalle».

Mais les années sont les années... Les rangs des fidèles s'éclaircissent, au fil du temps. Douze ans après, André Cools reste bien sûr une référence, à Flémalle, mais l'ombre du «Maître» s'estompe, malgré tout. «Une partie du personnel ne l'a pas connu», constate-t-on désormais à l'Hôtel de Ville. Cela vaut également pour un certain nombre de Flémallois. Après tout, une demi-génération de femmes et d'hommes est déjà née, depuis le drame. De nombreux portraits affichés tantôt par les autorités, tantôt chez des particuliers, parsèment encore la commune. Mais les quelques autocollants «André Cools», vestiges d'anciennes campagnes électorales qui figurent encore sur des panneaux de signalisation, pâlissent sans cesse davantage et, puisque, apparemment, personne n'ose les enlever -un sacrilège!-, ils finiront par se ternir seuls.

Mais on n'en est pas là. Si Jean Polomé rappelle que, depuis sa mort, «nous n'avons jamais affiché un portrait d'André Cools à l'occasion d'une campagne électorale», le nom reste porteur, sur la scène politique locale, en tout cas. Marcel Cools, son fils, entré à l'USC peu avant l'assassinat, mène pourtant sa carrière hors le parti socialise, si cher qu'il fut à son père. L'avocat, en dispute avec l'USC, a créé sa propre liste, l'«Alternative socialiste citoyenne flémalloise», avec laquelle il a récolté 6 sièges aux communales, en l'an 2000, alors que le PS conservait sa majorité avec 15 élus. Cools, un nom ancré dans le coeur des Flémallois...

Mais le père aurait-t-il pu imaginer que son fils combatte un jour le PS depuis les bancs de l'opposition communale, puis à travers son «Mouvement socialiste», constitué -avec de plus grandes ambitions- en novembre 2002? De son vivant, André Cools n'avait pas toujours été tendre avec son fils...

En tout cas, l'absence de mobile avéré pour l'assassinat -et donc sa recherche- ainsi que la perspective du procès ont maintenu la flamme, dans le coeur de la population flémalloise pour laquelle l'affaire n'est pas et ne sera jamais vraiment classée, quoi qu'il advienne. Comme si, dans ce dossier, le passionnel avait définitivement pris le pas sur le rationnel en bord de Meuse. Et pas seulement là...

© La Libre Belgique 2003