Belgique

Pas de récupération idéologique ni politique. Marches pacifiques. Discours de tolérance. Le philosophe Guy Haarscher porte sur la prudence des discours entourant la mort de Joe un regard rassuré.

Qu'évoquent pour vous les appels au calme de l'entourage de la jeune victime?

Je trouve la réaction de la famille, qui éprouve cette douleur extrême, très digne. Quand on est confronté à un meurtre aussi brutal, on cherche évidemment à trouver le coupable, à définir à quoi il ressemble. Quand on dispose d'éléments qui laissent entendre que l'agresseur est d'une certaine origine ethnique ou affiche un type physique particulier, cela devient délicat. A ce stade-ci, la prudence est tout à fait indiquée. Tant au niveau des proches qu'à celui des médias. Tant qu'on ignore ce qui s'est exactement passé, il faut absolument éviter toute généralisation abusive.

Mais ne risque-t-on pas de tomber dans l'excès inverse?

Avant que le(s) meurtrier(s) soi(en)t arrêté(s), certainement pas. Après, en revanche, il faudra absolument ne rien occulter. Prendre ses responsabilités. Et, surtout, ne pas tomber dans le politiquement correct. Il est très difficile de parler sans savoir. Ce geste terrible peut être celui d'un psychopathe, sans rapport avec le contexte ethnique ou social de l'agression. S'il apparaît, en revanche, que ce drame a quelque chose à voir avec certains discours de haine, ceux qui les tiennent ou qui les laissent se répandre sans réagir devront en répondre. Au-delà de l'individu, il faudra déterminer, pour tenter d'éviter la répétition d'un tel drame, ce qu'il a pu entendre, lire, voir, etc.

La première de vos deux options, si le meurtrier a seulement voulu s'emparer du «MP 3» de sa victime, pose d'autres questions, en termes de sécurité...

C'est bien sûr un geste terrible. Nous avons tous des enfants qui prennent le métro ou le train. En venir à tuer pour s'emparer d'un objet de consommation témoigne du dépassement d'une limite, du rejet d'un tabou. En général, les petits agresseurs s'enfuient s'ils rencontrent une opposition. Que s'est-il passé ici? Ce fait a-t-il un lien avec certains discours extrêmes, ou se réduit-il à la pathologie d'un individu, à un fait divers malheureusement terriblement banal? Encore une fois, il faut attendre pour le savoir.

Ou encore, ce geste traduirait-il une déviance de notre société de consommation?

On dit un peu n'importe quoi sur la société de consommation. Les jeunes se promènent de plus en plus avec des objets assez chers. Alors oui, il y a la tentation de chaparder dans les magasins par exemple, quand on ne peut pas se les payer. Notre société engendre des frustrations. Mais de là à tuer... Ce type d'agression est souvent le produit d'un discours de haine... Si la frustration s'exprime directement par un meurtre, c'est le contrôle des pulsions par la civilisation qui est en question.

Relater les faits tels qu'ils se sont déroulés sans occulter aucune information n'est pas toujours aussi simple qu'il y paraît... Où est la frontière avec l'amalgame?

On a souvent été beaucoup trop prudent, en ayant tendance à couvrir les ignominies commises par certaines minorités extrémistes. Il faut faire très attention à ne tomber ni dans la stigmatisation ni dans le politiquement correct. Comment? En évitant d'abord de stigmatiser une «communauté» entière. Et en traquant les attitudes de haine, d'où quelles proviennent. C'est ce que nous transmettons qui est en question. Derrière le meurtre, il y a souvent des «préjugés meurtriers»: l'autre est alors déshumanisé dans l'acte parce qu'il l'a d'abord été dans le discours. Même si les responsabilités sont difficiles à assigner, on ne fera pas l'économie d'une telle réflexion...

© La Libre Belgique 2006