Belgique

REPORTAGE

Hier matin, la ville d'Arlon se réveille comme un dimanche, en paressant un peu. A deux pas du palais de justice, les cloches de l'église résonnent dans des rues presque désertes. Seules les vitrines des boulangers - où de sages files patientent pour les croissants dominicaux - rappellent que la cité ardennaise a déjà un oeil hors de l'oreiller.

Est-ce un dimanche comme les autres? Sans ces drôles d'équipages qui errent dans une ville immobile, caméras à l'épaule et micros à la main, tout le laisserait penser. Le caravansérail de la presse internationale termine d'installer son bivouac pendant que ses journalistes respirent de grandes bouffées d'air glacial et prennent la température indigène. La plaine des grandes manoeuvres, située derrière le bâtiment de verre où se tient le procès, n'a jamais aussi bien porté son nom. Sous la neige, la presse est en ordre de bataille pour couvrir l'événement. «La boulangerie là-bas, a engagé deux personnes supplémentaires pour la durée du procès et renouvelé son choix de sandwichs» explique le plus sérieusement du monde un collègue de la presse hexagonale. «Nous ne mangerons pas de Dagobert pendant des semaines.» Les nouvelles sont bonnes.

La cité, elle, profite de ce dernier répit avant une agitation jugée disproportionnée dans cette ville où il ne se passe jamais rien. Place Léopold, à deux pas de l'ancien palais de justice, les habitués du café des Arcades se retrouvent, hésitants encore, entre le café et l'apéro. Le procès Dutroux et la présence de médias venus des quatre coins de la planète fait la conversation autant que le temps qu'il fait. Ronny Heuvemans vit depuis 42 ans à Arlon. A 63 ans, il a ses habitudes dans cet établissement. L'homme est méfiant. La justice belge, pour lui, a perdu sa crédibilité. «Je pense que ce procès est beaucoup trop médiatisé. Il n'aurait jamais dû avoir lieu à Arlon. C'est beaucoup trop petit pour permettre aux médias de travailler correctement. C'est une manière de donner moins de publicité aux débats. Aujourd'hui, les gens sanctionnés par la commission Verwilghen pour ne pas avoir fait correctement leur travail, où sont-ils aujourd'hui? Et bien ils continuent leur petit bonhomme de chemin sans être inquiétés. Dutroux est coupable, d'accord mais est-il le seul? Et tout ça va coûter des sommes folles à l'état! Ici, beaucoup de gens sont indifférents à tout ça.» Comme beaucoup de personnes, ce retraité s'est fait sa religion, il suivra le procès de loin, sans trop y croire.

La manque de place dans les hôtels de la ville - plus de 1300 journalistes ont été accrédités pour suivre le procès - a fait flamber les prix. A Arlon, louer une chambre pour quatre semaines peut monter jusqu'à 5000 euros.

Pour bien des personnes de la région choisies comme jurés ou jurés suppléants, la journée d'hier était la dernière avant un grand saut dans l'inconnu. Jean-Paul Marting, 60 ans, fait partie de ces élus. «J'ai appris la nouvelle en octobre dernier. Bien sûr, j'ai été un peu surpris. Mais pour moi, c'était comme recevoir une convocation électorale: aller voter c'est un devoir de citoyen, participer à un jury c'est la même chose. Je suis curieux de voir comment les choses se passeront. Je suis suppléant et demain matin, je saurais s'ils ont besoin de moi ou pas. Sur l'affaire en elle-même, j'essaie de ne pas avoir d'idée préconçue. Bien sûr, j'ai suivi les articles de presse sur le sujet dans différents journaux pour mieux appréhender les choses.» Comme citoyen, Jean-Paul Marting espère que le procès permette d'éclaircir un certain nombre de points. Ce soir il fera la fête avec quelques amis. «Je n'ai pas d'appréhension particulière. C'est une responsabilité importante. Si je suis choisi, je ferais de mon mieux» explique cet ancien employé de banque.

A deux kilomètres en dehors de la ville, le Camp Bastin - caserne qui accueille les jurés dès ce matin - est un antre bien protégé. «On a des consignes, pas de commentaire sur ce qui se passe ici» explique un moustachu en kaki. Chaque jour, les jurés partiront de la caserne en autocar pour se rendre au palais de justice et feront le chemin en sens inverse à la fin de la journée. Sur l'esplanade du palais de justice, place Schalbert, la friterie du coin a presque disparu, coincée entre les camions satellites et les containers préfabriqués qui abritent les studios de la télévision.

Dans cet environnement étrange où la présence médiatique fait autant l'événement qu'elle ne le suit, la friterie fait figure de madeleine du quotidien et de l'ordinaire. Il est midi et pourtant, personne ne fait la file ici. «J'ai beaucoup moins de clients parce qu'il n'y a plus une seule place de parking de disponible dans les environs. Arlon est beaucoup trop petit pour accueillir tant de monde! Je n'avais encore jamais vu autant d'étrangers ici.» Et ces derniers, malheureusement pour lui, ne semblent pas encore intégrés au point de faire du plat national une habitude alimentaire. Alors, le commerçant attend avec impatience la rentrée des classes pour remplir ses cornets de frites de mayonnaise.

S'il n'y a personne en ville, c'est parce que tout le monde est au Pall Center, le temple local de la consommation, situé juste de l'autre côté de la frontière luxembourgeoise, ouvert le dimanche. Le parking est plein et les caddies aussi. Entre l'étale de bonbons et la devanture de rôtisserie installés devant l'entrée du centre commercial, on oublie l'Affaire Dutroux et on savoure doucement le plaisir de pouvoir acheter sept jours sur sept sans ne plus penser à rien. Jean, 47 ans est ingénieur et habite Arlon. Il pousse un chariot de provisions sur lequel trône son plus jeune fils. «Je pense que les médias en font trop autour du procès. Mais si ça peut faire connaître un peu plus Arlon, c'est une bonne chose. La ville manque un peu de dynamisme... Sur le procès lui-même, je suis persuadé que ça ne changera rien. On ne connaîtra jamais la vérité» explique ce père de cinq enfants. «Si le juge Connerotte avait gardé l'affaire, ça aurait peut-être été différent mais avec Langlois... A l'époque, j'avais espéré que la commission d'enquête parlementaire changerait les choses mais ça n'a rien changé». L'homme se dit déçu. «Je n'irais pas jusqu'à voter pour l'extrême-droite mais je manque désormais de confiance dans les partis traditionnels en Belgique. Quand vous voyez que certains hommes politiques ne pensent pas qu'il soit opportun de déclarer leurs revenus, on peut se poser des questions, non? Je suis d'origine française et je pense sérieusement retourner vivre de l'autre côté de la frontière. La Belgique m'a déçu. Je ne crois plus dans ce pays.»

De retour au centre ville, alors que les enfants continuent de profiter de la neige pour construire un dernier bonhomme avant la fin des vacances, les badauds se multiplient autour du palais de justice d'Arlon. Ainsi le passant lambda vient observer l'agitation médiatique comme un spectacle en soi. Dans un étrange jeu de miroirs, les appareils photos et autres caméras vidéos des passants filment les professionnels de l'information en action. Comme ce couple de touristes venus de Charleroi pour contempler de leurs propres yeux l'endroit où sera jugé Dutroux. Ils rapporteront une photo souvenir sur leur petit appareil jetable. Mais les gens du cru aussi viennent jeter un oeil, filmer et photographier. Etienne et Françoise sont tous les deux juristes. Ils ont décidé de sortir après le dîner avec leur fils pour venir jusqu'au palais de justice observer ce qui se passe et photographier la ville «prise d'assaut» par les médias. «Nous voulions immortaliser ce moment et surtout toute cette agitation. Il ne se passe jamais rien à Arlon si ce n'est le jeudi matin quand c'est le jour du marché» explique ce père de famille. « Je pense qu'il est tout à fait normal que le procès ce déroule ici. Ce n'est pas la première fois que quatre personnes seront jugées à Arlon! Bien sûr, c'est aussi la limite de ce procès: il est là pour juger quatre personnes et c'est tout. Peut-être que d'autres devraient être jugés également... Le problème n'est pas l'exiguïté des lieux mais notre société hyper-médiatisée. Je pense qu'il faut pouvoir raison garder même si l'institution judiciaire reste bien imparfaite.» Son épouse entend, elle, garder son sens critique: « En appartenant à ce monde, nous en connaissons bien les rouages et les défauts. Personnellement, c'est avec cette grille de lecture que je suivrai les débats. D'une certaine manière, je comprends parfaitement que certaines familles de victimes n'aient pas souhaité participer au procès.»

Sur le bord de la route, un homme, habillé d'une tenue militaire, observe les allées et venues. Il ne prend aucune photo. Il regarde. C'est un ancien agriculteur. Il est à la retraite. Il est en colère. Il rêve d'ordre et de bûchers rédempteurs. « Lundi matin, je viendrai avec un vieux fagot sur le dos. Pour montrer que les gens comme lui, il faudrait les brûler vifs, devant tout le monde. Moi, j'ai deux petits enfants: un de cinq ans et l'autre de dix ans. Mais, si on me les prenait, qu'est ce que je ferais? C'est vraiment triste cette histoire. On ne peut pas laisser faire ça».

Les années ont passé. Mais à Arlon comme ailleurs en Belgique, les plaies ne sont pas cicatrisées. La méfiance et l'incompréhension demeurent. La nuit tombe sur la ville et le palais de justice s'illumine comme un théâtre.

© La Libre Belgique 2004