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Judiciaire

Deux terroristes et un destin

Roland Planchar

Mis en ligne le 21/05/2003

Nizar Trabelsi et Tarek Maaroufi ont un caractère et un statut bien différents, dans le terrorisme. Mais ils partagent leur «amour» pour Ben Laden. Et les polémiques qui ont accompagné les enquêtes.

La poussière n'avait pas encore quitté les rues de New York, le 11 septembre 2001, que la lutte contre le terrorisme islamique devenait la priorité des priorités. Partout sur la planète, ou presque, services de renseignement et polices exhumaient les dossiers en retard, en propulsaient d'autres à la pointe de leurs activités et dessinaient les enquêtes qui allaient seulement commencer. En Belgique comme ailleurs, on s'affairait. Deux personnes en particulier, Nizar Trabelsi et Tarek Maaroufi, allaient tomber dans le collimateur. Apparemment, tout dans leur caractère devait les séparer. Pourtant, les enquêtes allaient montrer qu'ils partageaient un destin commun.

Nizar ben Abdelaziz Trabelsi, un footballeur tunisien né au mois de juillet 1970 à Sfax, vivait en effet totalement dans l'ombre, depuis qu'il avait quitté le «Fortuna Düsseldorf», en 1990, après y avoir frappé le ballon en première division pendant trois ans - presque toujours à l'avant-gauche. Depuis la fin des années 90, il partageait son temps entre différents pays européens, Belgique et Pays-Bas au moins, par de nombreux et intrigants voyages. Un peu trop intrigants, même, puisque, malgré la discrétion quasi maladive dont il s'entourait, il avait éveillé l'attention de la Sûreté de l'Etat et celle de la Police fédérale bien avant les attentats aux Etats-Unis. Mais jamais celle du public. Bref, lorsque, grâce à une saine collaboration, les agents de la Sûreté et les policiers fédéraux fondaient sur lui, 48 heures après l'attaque d'al Qaeda contre New York et Washington, le 13 septembre à Uccle, c'était un peu la surprise, pour les observateurs.

Le juge d'instruction Christian De Valkeneer et ses enquêteurs avaient pourtant fait mouche: ils saisissaient chez lui une formule chimique permettant la confection d'une bombe - certes artisanale mais néanmoins puissante - ainsi que, entre autres, un pistolet mitrailleur Uzi. Aussitôt, on apprenait qu'il visait des intérêts américains en Belgique. Mais, alors qu'on ne savait pas encore lesquels, une sombre polémique naissait.

En effet, les services secrets français avaient bénéficié, après qu'il eut été arrêté aux Emirats arabes unis au mois de juillet précédent, des confidences d'un relais international du terrorisme, le Franco-Algérien Djamel Beghal. Celui-ci, sous la «pression» des enquêteurs des EAU, n'avait pas longtemps fait mystère qu'il était entré en contact avec Oussama Ben Laden lui-même. Or les Français, très sûrs des aveux de Beghal, affirmaient que c'était lui qui donnait ses ordres à Trabelsi et que l'ambassade américaine de Paris était leur objectif.

A cette époque, c'était la valse des contacts internationaux. Les juges belges et français se rencontraient tantôt à Paris, tantôt à Bruxelles, et la version «officielle» consacrait effectivement la thèse française. Deux éléments faisaient cependant douter. En effet, un second personnage, le Belge Abdelkrim El Haddouti, avait été arrêté en compagnie de Trabelsi, le 13 septembre à Uccle. Et les enquêteurs avaient découvert, 8 jours plus tard, que son frère Fauzi (d'abord inquiété, il a finalement bénéficié d'un non-lieu) détenait une bonne part des ingrédients nécessaires à la fabrication de la bombe de Trabelsi, dans le snack-pita «Le Nil» qu'il tenait au centre de Bruxelles. Cinquante kilos de soufre et 60 litres d'acétone, pas moins.

Pourquoi réunir ce matériel à Bruxelles pour le faire exploser à Paris avec le risque, inhérent au voyage, de se faire prendre en chemin? Illogique.

Malgré tout, les Français maintenaient leur position. Seulement pour valider le versant «belge» de leur travail sur la piste Beghal ? Ou pour quelque rivalité entre «services», comme plusieurs observateurs, en Europe et aux Etats-Unis, en étaient alors venus à le penser? La question reste encore ouverte mais il est vrai que, le 5 mars 2002, après un voyage Kaboul-Téhéran-Paris, Sylvie Beghal déclarait que son époux était effectivement le chef de Trabelsi.

Par contre, on sait que les Belges s'intéressaient à Trabelsi avant l'arrestation de Beghal et avaient tenté de mettre la main sur lui avant cet épisode, mais en vain (La Libre du 1er juin 2001). On ne le soupçonnait pas alors de viser la France...

Toujours est-il qu'on ne parle plus aujourd'hui que du volet belgo-belge de l'affaire, même dans la citation à comparaître. Des médias, dont «La Libre», avaient révélé au mois de juin 2002 que l'objectif réel était le détachement américain de la base aérienne limbourgeoise de Kleine Brogel.

Les bombes nucléaires qui y sont (vraisemblablement) entreposées n'ont jamais été visées, mais Trabelsi et consorts tablaient sans doute sur l'impact médiatique d'un meurtrier attentat suicide contre les militaires gérant ces armes.

Au mois de novembre dernier, Nizar Trabelsi avait d'ailleurs lui-même remis les pendules à l'heure, en accordant de sa prison de Forest -autre coup médiatique- une interview à une consoeur de la RTBF. Visait-il la base belge? «Oui, oui», assurait-t-il en indiquant que la composition de sa bombe, que des proches de Ben Laden lui auraient enseignée, aurait été la même que celle des engins ayant servi en 1998 aux attentats anti-américains de Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie). La sienne devait être prête au printemps 2002. Et de démentir formellement avoir visé Paris: il ne savait «même pas où se trouve cette ambassade».

Autre personnage, autre caractère, autre polémique. Tarek Ben Habib Maaroufi, lui, ne se cachait vraiment pas. Ce Belge d'origine tunisienne, né en novembre 1965 à Ghardimaou, affichait carrément des convictions fortes, sans ambages, sans mesure. Vieux «client» de la justice belge, il avait déjà été condamné à 3 ans de prison avec sursis lors du «procès Zaoui», en 1995. Un trafic d'armes au profit des GIA algériens (groupes islamiques armés).

Mais, même avec ce pesant passé, il nous affirmait encore, lorsque nous l'avions rencontré près de son domicile, une quinzaine de jours avant qu'il soit arrêté en décembre 2001, admirer profondément Oussama Ben Laden et regretter vivement de n'avoir pu le rencontrer, lors d'un voyage en Afghanistan. Pour lui, «le système politique de l'islam» était «plus évolué, plus complet que la démocratie». Des mots, rien que des mots? Non. Malgré la surveillance régulière dont il était l'objet, visites domiciliaires à la clef, il est toujours resté actif dans l'extrémisme islamique. Avec, comme nous l'avions remarqué, comme une flamme dans les yeux...

Dans son dossier aussi, une polémique s'était installée, mais avec l'Italie, cette fois. Tout découlait d'une surveillance d'anthologie réalisée au printemps de 2001 par la Digos, la police antiterroriste de la Péninsule, contre une cellule milanaise du GSPC (le «Groupe salafiste de prédication et de combat», un mouvement terroriste né d'une faction dure des GIA algériens).

Soupçonnée de travailler pour al Qaeda, cette cellule était en contact régulier avec Maaroufi. L'Italie avait donc demandé son extradition. Elle avait été refusée tout net par la Belgique, d'où la polémique - gonflée par l'étonnement de la presse romaine et milanaise. On ne comprenait pas pourquoi Bruxelles «protégeait» un supposé terroriste...

Il avait fallu des contacts directs entre magistrats pour lever tout doute sur les motivations belges. Elles étaient simples: Tarek Maaroufi, naturalisé en 1993, bénéficiait pleinement du fait que la Belgique n'extrade pas ses nationaux. Malgré tout, il avait aussi fallu expliquer pourquoi, alors, on ne le jugeait pas à Bruxelles. C'est que les enquêteurs espéraient bien que le «poisson» les mène quelque part...

Toujours est-il que les soupçons contre lui avaient été renforcés, côté public, lorsque le «Nouvel Observateur» avait publié, le 4 décembre 2001, l'intégralité des écoutes téléphoniques réussies par la Digos contre la cellule milanaise - qui renouvelait pourtant constamment une trentaine de numéros d'appel distincts! Son chef, Essid Sami Ben Khemais, entraîné en Afghanistan, avait entre autres demandé ordres et conseils à Maaroufi, après avoir subi un «pépin» à Milan. Certes, il le faisait dans un langage codé, mais les Italiens l'avaient percé. Ainsi, lorsque Maaroufi disait à Ben Khemais (jugé depuis) : «Je te le dis au nom de Dieu, va te marier et emmène les enfants», cela n'avait rien d'anodin, dans la mesure où «se marier» signifiait «prendre la fuite», «les enfants» se traduisant par «les frères» - c'est-à-dire les terroristes de l'équipe.

De plus, Maaroufi avait finalement convoqué son interlocuteur à Anvers. C'était donc une nouvelle confirmation que la Belgique était bien une base arrière du terrorisme international, comme cela avait déjà été perçu en d'autres occasions.

Différents donc par le caractère et même par le statut au sein du monde extrémiste (Maaroufi était perçu comme un idéologue, Trabelsi comme une «petite main» de nature très simple), les deux hommes se sont rejoints dans leur haine contre l'Occident, et singulièrement des Etats-Unis, ainsi que dans leur attachement pour Oussama Ben Laden.

Trabelsi ne disait-il pas, à la RTBF, l'aimer «comme son père» et l'avoir rencontré à Kandahar? «Je m'en fous de tout ce qu'il a fait, le 11 septembre, etc. J'avais une bonne relation avec lui, j'ai parlé beaucoup avec lui, j'ai senti qu'il ne jouait pas avec moi. Il m'a aidé, m'a donné des conseils».

Trabelsi et Maaroufi se sont également rejoints dans le double dossier judiciaire qui les conduits, comme vingt-et-une autres personnes, devant le tribunal correctionnel ce jeudi, car ils ont de surcroît entretenu une relation sur le sol belge. Où leurs dossiers se touchent-ils exactement ? On en saura davantage au procès, qui va se dérouler sous très haute surveillance. Une chose est sûre: ils répondent tous deux d'association de malfaiteurs et ont tous deux trempé dans la confection où l'usage de faux documents. Mais là où l'essentiel du grief sera jugé par le tribunal, pour Trabelsi (et ses 12 coïnculpés), ce ne sera pas le cas pour Maaroufi.

En effet, contrairement à ce que l'on a un temps pu penser, le frère du commandant de l'Alliance du Nord n'a jamais déposé en Belgique la plainte avec constitution de partie civile attendue par certains (il interviendrait en revanche dans la commission d'enquête instituée en Afghanistan). La juridiction bruxelloise n'a donc pas de motif légitime à traiter directement l'assassinat d'Ahmed Shah Massoud, abattu le 9 septembre 2001 dans son fief du Panshir, à Khwaja Bahaodine. Or Maaroufi est suspecté d'avoir rendu l'attentat possible grâce à sa filière de faux papiers, voire au financement, au recrutement ou au soutien des assassins, préparés sur le sol belge. Il sera donc «seulement» question pour lui de recrutement pour le régime Taliban, de faux, de constitution de milice privée, etc. Il partage le soupçon avec ses 11 coïnculpés - dont certains sont communs aux deux dossiers.

© La Libre Belgique 2003

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