Abonnez-vous a La Libre Belgique

Procès Dutroux

Flagrant délit d'overdose médiatique

Laurent Raphaël

Mis en ligne le 01/03/2004

Le procès Dutroux cristallise sur lui l'attention médiatique. Un emballement qui s'explique par la nature des événements mais aussi par la «logique» des médias.

On l'a dit et répété dans toutes les langues, le procès Dutroux n'est pas un procès comme les autres. Par la nature des faits reprochés aux quatre inculpés, bien sûr, mais peut-être plus encore par l'ampleur du battage médiatique qui l'entoure.

Depuis des semaines déjà, quotidiens, magazines, radios et chaînes de télévision nous abreuvent d'informations d'un intérêt très variable. Même si cette démarche répond souvent à un souci légitime de donner au lecteur, à l'auditeur ou au téléspectateur les clés pour comprendre les tenants et aboutissants d'un dossier complexe, ce matraquage en règle n'en pose pas moins certaines questions. La couverture n'est-elle pas démesurée par rapport aux attentes réelles du public? Les médias ne cèdent-ils pas à la tentation d'en faire trop pour ne pas prendre le risque d'en faire trop peu? Quitte, à l'occasion, à verser dans l'anecdotique pour «occuper le terrain», voire à forcer un peu sur le côté émotionnel pour maintenir la curiosité en éveil.

Qui n'a d'ailleurs pas déjà éprouvé ces derniers jours un sentiment de trop plein alors que le procès proprement dit n'avait même pas encore commencé? Sans contester la gravité des faits aux conséquences politiques et sociales que l'on sait, force est de constater qu'on assiste une fois encore à un emballement médiatique caractérisé. Du type de ceux qui surviennent dès qu'un événement a une portée symbolique majeure et qu'il met en scène de surcroît des éléments dramatiques (comme dans l'affaire O.J. Simpson par exemple).

Une thèse vendeuse

En témoigne l'intérêt manifesté pour Dutroux et consorts par les médias étrangers. «Les médias se disent: on y va car ceux d'en face y vont», constate depuis son perchoir parisien Daniel Schneiderman, critique de télévision à «Libération», producteur de l'émission «Arrêt sur images» sur France 5 et auteur de plusieurs essais (dont «Le cauchemar médiatique»). «C'est la mécanique bien connue de l'emballement. Pour éviter d'être à la traîne, et donc de se faire griller, les médias préfèrent en faire trop que trop peu.»

Surtout quand le sujet s'y prête. «Depuis l'affaire Dutroux, on observe en effet régulièrement des poussées de fièvre médiatique autour de la pédophilie, mais plus encore autour des réseaux de pédophiles», ajoute le journaliste. Pourquoi? Parce que la thèse du complot de grande envergure impliquant les élites et les notables est très prisée de nos jours, même si pour l'heure, comme le rappelle Daniel Schneiderman, les policiers n'ont pu mettre en évidence jusqu'ici que des connexions ponctuelles entre des pédophiles isolés mais jamais de réseaux au sens mafieux du terme. «Les peuples ont envie de croire que les responsables politiques sont corrompus et qu'ils s'auto-protègent.» On peut y voir une déclinaison du fameux «tous pourris». N'était-ce cette perspective de mettre au jour un vaste réseau, pourquoi les télévisions du monde entier se seraient-elles d'ailleurs donné rendez-vous à Arlon? En quoi cette sordide affaire peut-elle sinon intéresser un Japonais?

Avec un tel déploiement, le risque est évidemment de voir les chaînes meubler les temps morts avec tout et n'importe quoi. A voir l'inconsistance des directs du premier jour du procès, on est en droit de le redouter.

Ce piège met en évidence le fossé entre le temps médiatique et le temps judiciaire. Tous deux ne s'écoulent pas au même rythme. Or, peu de médias peuvent se permettre d'envoyer des équipes complètes sans qu'elles leur fournissent du matériel quotidiennement.

A «l'effet de mimétisme» s'ajoutent donc les impératifs de la logique de marché. Pour rentabiliser l'investissement, les médias vont être tentés de parler du procès coûte que coûte, même quand il ne se passera rien de spectaculaire comme cela risque d'être souvent le cas. La télévision, de ce point de vue, est certainement la plus mal lotie, elle qui doit se passer de la retransmission en direct des débats, le seul élément véritablement télégénique du procès. «Médiatiser l'émotion, au coeur de la décision de justice, équivaut à priver le jugement de sa garantie démocratique», rappelait Benoît Grevisse dans l'ouvrage «Procès Dutroux. Penser l'émotion». A ne pas perdre de vue.

© La Libre Belgique 2004

Autres Informations

À ne pas manquer

SUPERBOWL

Madonna superstar du Superbowl : découvrez sa prestation épatante.

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Facebook

Haut de page