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ATTENDU QUE...
Une foi raisonnable
PAR CHRISTIAN PANIER, MAGISTRAT
Mis en ligne le 02/03/2004
Formidable élan citoyen! Et comme au terme de tout élan, le risque d'un dérisoire atterrissage. Que tous les candidats jurés se soient, à l'une ou l'autre exception près, présentés devant la cour d'assises, suffit à témoigner de la maturité de la population. Qu'un grand nombre d'appelé(e)s aient présenté des motifs de dispense, suffit à témoigner tout autant de la hiérarchie des valeurs propre à chacun(e) que de l'ampleur, en quelque sorte surhumaine, de la tâche. Et partant, fut-ce par l'absurde, de la profonde humanité de la mission de juger autrui.
Que la cour d'assises ait accueilli la plupart des demandes de dispense, révèle assez combien l'institution judiciaire sait le poids de la charge juridictionnelle et qu'il est vain d'en investir des épaules fragiles. La «Justice» doit d'abord être humaine- et juste - à l'égard de ses serviteurs, fussent-ils occasionnels!
Que la cour ait, dès le début de l'après-midi du premier jour du procès, formé le jury de jugement, est tout à la fois dans l'ordre des choses et, compte tenu de l'ampleur et des répercussions du dossier, de l'ordre de la performance.
Que des candidats jurés se soient laissés approcher par tel ou tel média, au risque d'exprimer de véritables préjugés, suffit à nous instruire des périls de la justice-spectacle, telle que certains organes de presse l'affectionnent, autant que de l'incommensurable difficulté de pratiquer l'élémentaire exigence d'indépendance et d'impartialité. Sans elle, il n'est point de justice démocratique. Ni civilisée.
Car c'est bien d'un enjeu de civilisation qu'il s'agit: si monstrueux soient les actes perpétrés, si inhumains puissent paraître ceux qu'on en suspecte - et sauf à les déclarer fous (mais n'est-ce point être fou par un autre tour de folie que de croire qu'on n'est pas fou? s'interrogeait Pascal) - l'oeuvre de la justice des hommes ne consiste-t-elle pas essentiellement à oser le fol pari d'une mise à distance d'avec l'inhumanité radicale? Celle-là même qui couve en chacun de nous et ne s'accomplit, dieux merci!, qu'en quelques-uns.
Ceux-là - nos «monstres» - sont aussi nos frères, quoique nous fassions.
Et c'est bien la moindre des choses que nous leur réservions des juges vierges de tout soupçon de parti pris.
C'est à ce titre que l'interpellation du président relative à l'éventualité de la souscription par tel ou tel candidat juré de l'une ou l'autre des multiples pétitions de soutien aux victimes, était amplement justifiée.
Et c'est sans doute le plus fraternel salut que nous puissions précisément adresser aux victimes, que de faire entendre à celles qui ne sont plus ou qui porteront infiniment le fardeau de l'horreur et du deuil, que si leur humanité a été niée, nous n'y avons pas répondu par un autre tour de barbarie.
C'est cela - ce n'est peut-être que cela -, la justice démocratique: une mince couche de civilisation sur un abîme de barbarie... Il faut y croire. Mais cette foi-là est raisonnable. Elle ne fait appel à nul dieu. Et à aucun réseau. C'est la démarche de l'homme intègre. Et les juré(e)s le seront.
Si vous en doutez, supprimez-les. Et la justice tout entière avec eux.
© La Libre Belgique 2004
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