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Justice et cinéma (2)

Faux coupable, vraie erreur judiciaire

Bruno et Jean-Baptiste Dayez

Mis en ligne le 08/07/2005

Dans «Le Faux Coupable», Alfred Hitchcock montre comment la vie d'un innocent peut être saccagée par une justice trop légère. Un engrenage terrifiant.

Sans être l'un des meilleurs de son éminent réalisateur, Alfred Hitchcock, «Le Faux Coupable» interpelle par la simplicité de son histoire, inspirée de faits authentiques, qui lui donne pour ainsi dire un statut d'évidence. Oui, c'est arrivé comme ça. Oui, c'est susceptible d'arriver demain à n'importe qui.

La manière dont se crée une «erreur judiciaire» doit énormément aux mauvaises coïncidences, à la suggestibilité des témoins, à l'incurie de certains policiers, à la désinvolture de certains juges.

A tous ceux qui croient en l'infaillibilité de la justice, ce film oppose une démonstration convaincante et, à la fois, terrifiante: même s'il ne nous incombe pas de démontrer notre innocence, la charge de prouver pesant tout entière sur l'accusation, il suffit parfois d'être «au mauvais moment au mauvais endroit» pour faire de nous des coupables présumés.

Le cas, loin d'être exceptionnel, se rencontre dans la pratique sous d'infinies variantes: d'une manière ou d'une autre, quelqu'un pense vous avoir identifié comme l'auteur du fait dont il a été témoin ou victime.

Il suffit alors que vous soyez incapable de justifier de votre emploi du temps au moment dudit fait pour que votre culpabilité devienne probable et qu'un juge puisse la dire établie. Qu'à cette reconnaissance par un tiers s'ajoute, comme dans le film, une autre circonstance dont l'interprétation puisse vous nuire (des propos déformés, un vice de comportement, un antécédent judiciaire spécifique...) et, selon toute vraisemblance, l'étau se refermera sur vous.La première vertu de cette fiction est donc sans aucun doute son réalisme. On s'y rend compte que la vérité judiciaire est souvent faite de peu, parfois d'un témoignage unique, la tâche du juge consistant soi-disant à démêler le vrai du faux, mais sans en avoir les moyens, c'est-à-dire sans pouvoir vérifier s'il ne se trompe pas. Ainsi, en l'obligeant à décider sur la seule foi qu'il attribue à la parole de l'un ou de l'autre, la loi place le juge en situation de faire erreur.

Psychologie appliquée

Le plus naturellement doué, le plus intuitif, le plus scrupuleux commettront probablement moins d'erreurs que les autres. Toutefois, statistiquement, ils ne pourront manquer d'en commettre. D'autres Balestrero ne s'en sont sans doute pas sortis indemnes depuis 1953, date à laquelle l'action est située.

«On ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs» : la possibilité de juger est quelquefois à ce prix.

D'autres détails de ce film frappent également par leur authenticité. La manière dont les témoins en viennent à s'abuser sur l'identification du coupable est un modèle de psychologie appliquée. Sans mettre aucunement leur bonne foi en doute, Hitchcock nous montre comment ils se confortent l'un l'autre dans leur erreur, à quel point leur anxiété (compréhensible) les empêche de douter et les enferre dans une fausse certitude sécurisante.

La façon dont la police organise la reconnaissance du suspect (un «line-up» auquel les deux témoins assistent ensemble, le suspect étant mélangé avec d'autres personnes... dont l'une est déjà connue d'eux) est aussi exemplaire d'une forme assez courante de laisser-aller dans des enquêtes où la police, persuadée à très bon compte d'avoir trouvé, renonce aussitôt à chercher.

Tragédie familiale

Quant au procès, il apparaît également pour ce qu'il est souvent: une phase de la procédure où les jeux sont déjà faits. Sauf «vice de forme» (un juré trop loquace demandant à voix haute si la suite des débats conserve un intérêt, l'affaire étant entendue), la condamnation n'est plus à ce stade qu'une formalité.

Enfin, comment ne pas évoquer la tragédie familiale qui frappe Balestrero, dont l'épouse, durement éprouvée par les faits, finit par en perdre la raison? La mise hors cause définitive de son mari ne la lui fera pas recouvrer avant plusieurs années. Ainsi l'innocence reconquise ne l'est-elle jamais sans subir d'irréversibles pertes qu'aucun dédommagement ne saurait compenser.

© La Libre Belgique 2005

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