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La Justice à l'écran (3)
Une réflexion sur le rôle de l'avocat
Bruno et Jean-Baptiste Dayez
Mis en ligne le 16/07/2005
Le «Mystère Von Bulow», film daté de 1990, remarquablement interprété par Glenn Close, Jeremy Irons (Von Bulow) et Ron Silver (l'avocat) retrace un procès retentissant aux Etats-Unis, pendant les années 80.
Premier trait exemplaire: il s'achève sur une aporie. Personne ne saura jamais si MmeVon Bulow, plongée dans un coma végétatif, a tenté elle-même de mettre fin à ses jours ou si son mari a voulu l'assassiner. Il est rarissime qu'une oeuvre de fiction ne livre pas la clé de l'énigme, car le fait de rester indéfiniment dans l'expectative frustre par principe le lecteur ou le spectateur d'une certitude bien méritée.
S'agissant de la relation d'une histoire vraie, Barbet Schroeder se garde bien d'aller au-delà de la «réalité» telle que la Justice la consacre: quand un tribunal acquitte, il n'innocente pas le prévenu mais se borne à constater qu'un doute subsiste, suffisant pour lui bénéficier.
L'innocence ne se décrète par jugement que de manière exceptionnelle, lorsqu'elle apparaît de manière éclatante au cours des débats. Beaucoup plus généralement, on devra se contenter de conclure que les preuves font défaut et que, par conséquent, c'est le doute qui prévaut. Dans ce cas, la «vérité judiciaire» est un aveu d'impuissance équivalant à reconnaître que la vérité ne pourra pas être établie... au grand dam des vrais innocents.
Mais la principale spécificité de ce film consiste à envisager la culpabilité d'un accusé du point de vue de son conseil et sous forme de dialogues aussi brillants que cyniques. Quelques-unes des répliques les plus éloquentes nous serviront de point d'appui.
Le rêve de l'avocat
«Le rêve d'un avocat, c'est d'avoir un client innocent», dit d'emblée Ron Silver. Voilà effectivement le cas de figure idéal pour celui qui a prêté serment de ne plaider que des «causes justes»: aucun conflit de conscience, seulement la conviction bien établie d'être «dans la vérité», d'oeuvrer «pour la Justice».
Avec, en outre, la fierté d'être le seul, de lutter contre le courant: «une chose plaide en votre faveur: tout le monde vous hait», ajoute son conseil à l'adresse de Von Bulow. Ou, encore, «la condamnation la plus lourde, c'est la certitude du public». Cependant, Von Bulow est-il innocent? Rien n'est moins sûr. Son avocat entend-il le lui demander? Certes pas. «Je ne laisse jamais un accusé s'expliquer. Ça le met toujours en porte-à-faux», explique-t-il à son client stupéfait. Pourquoi? «Ils mentent», ajoute l'éminent plaideur.
En d'autres termes, l'avocat ne peut pas compter sur celui qu'il défend (lequel, pourtant, est seul à savoir s'il a commis le fait dont on l'accuse) pour forger sa propre conviction. L'avocat renchérit en affirmant: «Moins vous m'en apprenez, plus j'ai de marge de manoeuvre.» Cela peut sembler le comble de la perversion. Défendre quelqu'un relèverait-il de la pure stratégie, voire du machiavélisme?
La réalité est plus subtile. S'il vous échoit de défendre quelqu'un qui conteste les faits lui reprochés, il n'est effectivement guère efficace de vous en référer à ses explications. Seul compte le dossier. Quels sont les éléments à charge du prévenu? Comment ces indices ont-ils été recueillis? Sont-ils graves, précis, concordants? Excluent-ils toute hypothèse concurrente?
Vous êtes seul
Si l'avocat veut pouvoir convaincre, il faut qu'il se persuade lui-même de la justesse de son argumentation. D'où la nécessité de disposer d'un peu de champ, d'être libre à l'égard du client et de ses explications comme vis-à-vis de tout autre élément du dossier. Car la tâche de l'avocat est de reconstituer avec toutes les pièces du puzzle un ensemble cohérent qui puisse tenir lieu de vérité.
Ce qu'illustre à merveille ce film, c'est le cheminement intellectuel de l'avocat, cherchant au départ, à défaut de mieux, un quelconque vice de procédure pour en arriver à croire qu'un doute sérieux existe relatif à la culpabilité de son client. Plutôt qu'un margoulin, l'avocat y est donc défini comme l'homme qui croit au doute, ce qui n'entame pas son jugement éthique. «Au point de vue juridique, c'est une belle victoire, dit-il à Von Bulow, mais du point de vue moral, vous êtes seul.»
© La Libre Belgique 2005
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