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Justice à l'écran
La partie immergée de la version officielle
Jean-Baptiste et Yves Dayez
Mis en ligne le 19/08/2005
Les tenants de la «vérité historique» reprocheront à ce film - Au nom du père - d'avoir pris quelques libertés avec les faits réels dont il s'inspire. C'est que, pour accroître la tension dramatique et soutenir un rythme effréné, le réalisateur, Jim Sheridan, servi par deux acteurs exceptionnels (Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite, entre révolte et espérance) opère certains raccourcis, façonne ses personnages et ménage ses effets.
Ainsi Dixon, le chef de la police, en vient-il à personnifier tous les défauts du corps qu'il dirige, tout comme le véritable auteur de l'attentat «incarne» l'Ira: il s'agit plus de types idéaux que de personnes existantes. Ainsi apprend-on également que le père et le fils - Conlon - n'ont en vérité jamais partagé la même cellule, alors que l'un des thèmes centraux du film réside en leur confrontation ! Quant à la pièce décisive ayant permis à la défense de démontrer que la condamnation était inique, en fait, elle ne fut pas trouvée par l'avocate, a fortiori dans les circonstances palpitantes que le film décrit.
Secret
On préférera cependant une lecture «au premier degré» de cette oeuvre puissante, car ses entorses à la réalité n'enlèvent rien à la pertinence de son propos. Que révèle ce film? Il nous démontre avec une vigueur inégalée que la justice est une superstructure. Le procès, public, oral et contradictoire, semble présenter toutes les garanties d'une procédure équitable. En fait, il n'est que l'endroit d'un envers, la face visible d'une face cachée, car c'est au niveau de l'enquête policière que se décide la vérité. Et cette phase d'investigation préliminaire, se caractérisant par le secret, échappe en fait à tout contrôle.
Certes, l'exploitation de cette idée présente dans le film des aspects caricaturaux : le «Prevention of Terrorism Act», qui autorise la garde à vue durant une semaine, est une législation d'exception et l'on voit bien que, dans pareil contexte, les policiers se sentent contraints d'aboutir par tous les moyens (« On nous demande des résultats», assène Dixon lorsqu'un de ses subordonnés se risque à demander s'ils tiennent les vrais coupables). De même, tout le réquisitoire est fondé lors du procès sur la responsabilité des enquêteurs, assermentés, décorés, pour impressionner le jury et le convaincre de condamner sur la seule foi de ce qu'allègue la police.«Bon flic ne peut mentir» suffit en l'occurrence comme gage de vérité et le jury, chauffé à blanc, n'y voit que du feu. Dans notre système de justice pénale, le délai de garde à vue est limité à 24 heures. Et l'on n'accusera pas la police d'utiliser ce laps de temps pour passer à tabac tous ceux qu'elle interpelle afin de les faire avouer ! Par ailleurs, avec sagesse, le législateur accorde aux dires d'un policier, sauf exception, « valeur de simple renseignement», ce que celui-ci déclare ne vaut pas davantage, en principe, que ce que dit un simple particulier.
Et, cependant, ces garanties sont totalement insuffisantes. L'absence d'un avocat aux côtés du suspect lors de ses interrogatoires est, quoi qu'on en pense, un irrémédiable défaut du système, réduisant la défense à «jouer les utilités», voire faire de la figuration lors d'un procès où les jeux sont déjà faits. Comment s'assurer de l'exacte prise en compte de la parole d'un suspect lorsque celui-ci s'exprime en la seule présence des enquêteurs, dont le but principal est d'élucider l'affaire? Il n'est nul besoin d'évoquer les «bavures» policières pour critiquer le système en vigueur: même exempt d'une quelconque brutalité, tout interrogatoire, sous sa forme actuelle, est violence, puisqu'il est mené sans contrepoids par les forces de l'ordre.
C'est par principe que le travail policier comporte les vices qu'on lui prête exceptionnellement, car la recherche de la vérité y est concurrencée par d'autres objectifs, dont, prioritairement, le souci d'efficacité. Qu'a-t-on à perdre, en vérité, à faire des avocats d'authentiques «auxiliaires de justice» en leur permettant d'assister leur client lors de ses auditions et, ce faisant, d'apporter leur caution à l'objectivité de l'enquête? En langage plus direct: qui a peur des avocats?
© La Libre Belgique 2005
Savoir Plus
En 1974, un attentat est commis par l'IRA contre deux pubs de la banlieue londonienne, faisant cinq morts et de nombreux blessés. Sur foi d'une dénonciation mensongère, la police anglaise interpelle quatre jeunes gens, minables délinquants irlandais ou simples hippies.
En vertu d'une loi votée dans l'urgence, elle bénéficie d'un pouvoir spécial tout neuf qui l'autorise à détenir pendant sept jours les suspects d'actes terroristes sans que ceux-ci puissent avoir recours à un avocat. Poussée dans le dos par l'opinion publique, laquelle «réclame des coupables», la police en vient très rapidement à abuser de ce pouvoir: violences physiques et pressions morales viennent à bout de toutes les résistances et des aveux sont extorqués à chacun des suspects.
A partir de là, tout s'enchaîne: le procès, fondé sur de fausses preuves, apparaît joué d'avance et «les quatre de Guilford» sont condamnés à de très lourdes peines, entraînant dans leur descente aux enfers le père et plusieurs proches de l'un d'eux, considérés sans le moindre élément probant comme leurs complices.
Ultérieurement, la police recevra la confession du vrai coupable... mais se gardera bien de le révéler, consciente que cela ternirait son prestige. Il faudra la ténacité d'une jeune avocate pour découvrir dans les archives une pièce capitale confirmant l'alibi de plusieurs condamnés mais soigneusement escamotée lors du procès pour obtenir, 15 ans plus tard, la révision de celui-ci et la relaxe de tous les accusés.
© La Libre Belgique 2005
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