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«On peut parler de guerre des psy»

LAURENCE DARDENNE

Mis en ligne le 15/09/2005

L'attaque du cognitivo- comportementalisme, qui n'est pas neuve, s'inscrit dans un nouveau contexte. Explication du Dr Lebrun, psychiatre psychanalyste.

ENTRETIEN

Psychiatre psychanalyste, le Dr Jean-Pierre Lebrun n'a pas encore eu l'occasion de «dévorer» «Le Livre noir de la psychanalyse». S'il compte «en tout cas le parcourir», il a néanmoins déjà pu lire les nombreux commentaires parus ces derniers jours à son sujet.

Que vous inspire le titre, «Le Livre noir de la psychanalyse»?

Je pense que c'est un scoop bien organisé...

Le fait que l'ouvrage sorte maintenant ne serait donc, selon vous, pas un hasard?

C'est un signe de notre temps. Cela me semble certain. Depuis presque une dizaine d'années, on observe une montée de plus en plus importante du cognitivo-comportementalisme. Si ce n'est pas neuf, ce qui est important, c'est que le phénomène s'inscrit dans un contexte tout à fait nouveau. Actuellement, on a de plus en plus de difficultés à savoir comment organiser le monde et, dans ce cadre-là, la référence à des certitudes soi-disant scientifiques vient se substituer à des certitudes religieuses d'hier. On est aujourd'hui en attente de réponses qui viennent enfin dire la vérité sur tout.

Peut-on parler de guerre des psy?

Oui, absolument. Il y a eu, pendant tout un temps, une hégémonie claire de l'orientation psychanalytique. Et cela n'a d'ailleurs pas toujours produit les meilleurs effets. Maintenant, on assiste un peu à l'inversion de l'hégémonie, qui n'a pas seulement lieu dans la discipline elle-même, mais qui renvoie, selon moi, à un changement dans l'organisation du lien social, où la responsabilité, l'autorité ou la place de direction deviennent plutôt gestion, gouvernance et management. Cela dit, je suis persuadé que certaines personnes travaillent très sérieusement dans ces domaines. Et je n'ai pas le sentiment que les découvertes neuro-scientifiques et le cognitivo-comportementalisme soient sans intérêt.

Nous avons aujourd'hui affaire à des pathologies nouvelles comme l'obésité infantile, qui va devenir un véritable problème de santé publique, ou à l'hyperkinétisme des enfants, pour lesquels répondre par des paroles ne suffit pas. La dimension symbolique a aujourd'hui du plomb dans l'aile, et il faudra sans doute faire appel à des attitudes qui incluent des dimensions comportementales et même pavloviennes. Ce n'est pas impossible. Je me réserve donc le droit de laisser un champ ouvert, non pas pour une guerre mais pour une confrontation sérieuse et rigoureuse. Car là, il y a un travail possible.

Pour les auteurs, psychanalyse égale terrorisme intellectuel. Qu'en pensez-vous?

Je ne vois pas ce qui les autorise à affirmer cela. Je ne pense pas que la psychanalyse soit responsable du fait que les gens se sentent terrorisés. J'imagine que les auteurs font référence à certaines façons de procéder autour de la psychanalyse qui, parfois, sont apparues comme des diktats ou des certitudes assurées, des garanties inéluctables. Nul n'échappe à la religion, jusque et y compris chez les psychanalystes. De là à assimiler psychanalyse et terreur, c'est comme si l'on disait chrétienté égale inquisition, point. C'est un peu grossier.

Cela dit, comme il y a effectivement eu de la part de certains psychanalystes un terrorisme intellectuel analytique, qui a fonctionné et qui a d'ailleurs considérablement déplu à pas mal de collègues, il est probable que l'on assiste ici à certains règlements de comptes. Chaque fois que l'on est emporté dans une idéologie, elle a une force que l'on peut évidemment vivre comme terroriste. Si c'est cela que l'on appelle terrorisme intellectuel, alors oui.

Existe-t-il, malgré tout, des individus dangereux parmi les psy?

Dans tout groupe humain, le nombre d'imbéciles est constant, comme disait l'autre. Je ne vois donc pas au nom de quoi nous serions à l'abri d'avoir des gens qui déraillent ou qui tiennent des propos tout à fait incongrus. Donc, la réponse est oui, comme dans n'importe quel groupe.

Un des auteurs du livre, en l'occurrence Mikkel Borch-Jacobsen, accuse Sigmund Freud d'avoir inventé de fausses guérisons. Comment réagissez-vous à ce type d'accusation?

On est réduit à des choses d'un simplisme ahurissant. La découverte de Freud n'a pas la prétention d'avoir guéri des maux que personne au monde n'avait guéris. La découverte de Freud consiste à avoir identifié qu'un sujet humain est tributaire de son inconscient, c'est-à-dire de tout ce qui continue de sa vie d'enfant, en lui, adulte. Et que, dans ce champ-là, la sexualité est une dimension extrêmement importante: pas mal de sujets continuent, adultes, à éprouver des difficultés et à produire des symptômes liés à l'infantile en eux. Et lorsque l'on permet à quelqu'un de retourner dans son histoire, cela a le mérite, dans les meilleurs des cas, de l'autoriser à se débarrasser de ses symptômes. Ce n'est donc pas une guérison visée immédiatement et directement mais la résultante de ce que le sujet s'est remis en ordre avec sa vérité.

Freud a eu le mérite de construire une théorie de l'appareil psychique qui tienne le coup face à ce que la science exigeait comme rigueur. La guérison du côté psychanalytique est donc la résultante d'un travail, de l'association libre, car c'est ainsi que l'on a accès à ce qui était refoulé mais toujours actif.

© La Libre Belgique 2005

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