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Président en Wallonie, empereur à Charleroi

PAUL PIRET

Mis en ligne le 30/09/2005

Jean-Claude Van Cauwenberghe est l'homme politique de la rentrée. De «plan Marshall» en affaire de «La Carolo», il souffle le chaud, le froid, et tout le reste. Dr Wallonie et Mr Charleroi, c'est d'ailleurs tout un cinéma...

PORTRAIT

Ne vous fiez pas à des airs timides (réellement), des allures embarrassées (trompeuses), une éloquence un peu brute (qui peut être drôle) et ses pudeurs d'affectif: Van Cau, comme l'apocope qui fait sa notoriété et son label, c'est un politique claquant, dur, net. Le pouvoir, il en use sans modération, avec méthode et détermination. «C'est un têtu, un fonceur», ose en dire Jacques Van Gompel, son successeur (sous contrôle) à l'Hôtel de ville de Charleroi.

Van Cauwenberghe, Jean-Claude, résumé en deux dessins mémorables que 20 ans séparent... Mars 1984: son effigie barre toute la Une de «Carolo-Service», en Moïse cravaté et toge informe qui brandit les tables de la loi du budget à assainir de sa ville. L'opération est aussi culottée (c'est l'hebdomadaire officiel de Charleroi, tout de même) que son allure peut être hideuse et grotesque. Printemps 2004: une graphiste carolo croque joliment sa bouille arrondie en quatre ou cinq traits, rouges sur fond blanc, lunettes et sourire encadrant la moustache. C'est plus un logo qu'un portrait, qui le rajeunit, le sort du lot, fera fureur pour les régionales. L'emprise sur Charleroi est comparable: toutes-boîtes dans le premier cas, dominant toute la campagne électorale dans le second. Mais entre le prophète des corons et le rassurant bon-papa relifté, le goût s'est affiné. Et l'assurance, affirmée.

C'est que, en 84, jeune bourgmestre, il doit ferrailler ferme pour redresser les finances de Charleroi, à coups de trique qui le feront traiter vilainement de libéral dans les Maisons du peuple encore debout. En 2004, il mobilise une armée de militants et propagandistes, tant il sait que sa reconduction comme ministre-Président wallon dépendra de la hauteur de son score. Ici comme là, il réussit. L'an dernier, ses plus de 41000 voix de préférence dans la circonscription de Charleroi ne laissent d'autre choix au président Di Rupo que de le redésigner à l'Elysette. Dans les années 80, le budget carolo passera d'un déficit de 1,5 milliard de FB en 1982 à l'équilibre en 1986; et la majorité PS se renforcera de 32 à 37 sièges aux communales de 1988: «Ma plus belle victoire, dira-t-il, les Carolos avaient senti qu'il fallait redresser la barque».

Du reste, les plus critiques sur ses limites, des comportements autoritaires et des débordements autocratiques en conviennent: alors qu'il s'était d'abord opposé à la fusion, dont l'ampleur avait de quoi effrayer puisque la ville passait du jour au lendemain de 23000 à 230000 habitants, c'est largement lui qui aura donné au Charleroi fusionné, vague et ingrat conglomérat de banlieues plus grosses que le noyau d'origine, un redressement, une homogénéité, une image, jusqu'à une certaine fierté. Alors même que tout le tissu industriel de l'agglomération filait en quenouilles.

Evidemment, il faut admettre la manière. Et là, il y a deux Van Cau. Urbi, celui de Charleroi et orbi, celui de Namur. On ne connaît généralement que l'un ou l'autre. Insuffisant pour en faire tout le tour, qui n'a pas cessé de s'élargir (et on ne parle pas de la corpulence). Car s'il règne sur la Wallonie, il gouverne à Charleroi. L'allant à l'avenant.

Orbi, enfin, à la Région, le ministre-Président affecte un jeu prudent, affable, sincèrement modeste. Ses pairs lui reconnaissent des qualités de chef d'équipe, un sous-régionalisme maîtrisé voire en veilleuse, et même un certain esprit d'ouverture dont d'autres socialistes en vue ne sauraient pas toujours se prévaloir. On ne le catalogue pas parmi les camarades «modernes» ? Sans doute. Mais on reconnaît volontiers son expérience, de la rigueur, une force de travail, de l'entregent surtout - il a son réseau, ses relais, ses adresses, si précieux dans la fonction (dont ne dispose pas ou pas encore, par contraste, une Marie Arena, son homologue à la Communauté française).

Mais urbi, Van Cau le Carolo est d'abord et à l'inverse l'homme fort. Partout et dans tout. Jusqu'à lui valoir les appellations plus ou moins flatteuses d'«empereur» sinon de «parrain» qui lui collent aux basques dès le début de ses 17 ans de maïorat. A un milieu politique déjà propice, celui d'un pouvoir absolu et d'absolus bonzes, il ajoute son efficacité. Louvoyant entre des rumeurs dont aucune ne le rattrape. Cultivant avec un rare sens de la fidélité (son sanglot, l'autre soir au Conseil communal, était sincère) des amitiés avec des Carlier, Avaux, «Despi» et autre De Clercq pas toujours porteuses. De sorte qu'il a tant incarné et dominé le système qu'il en serait paradoxalement le prisonnier aujourd'hui, voire pourrait en devenir la victime: n'aurait-il rien à se reprocher sur «La Carolo» comme hier sur l'intercommunale IOS, les effluves des vilaines affaires ne peuvent pas ne pas atteindre ses narines.

«Un optimiste absolu»

Son grand-père fut mineur à Bernissart. Sa mère, infirmière et française, descendait de manière lointaine du maréchal Ney. Son père André a été journaliste au «Peuple»; sénateur aussi, et un peu par accident secrétaire d'Etat pendant quelques mois. Immigré flamand de cinquième génération, Jean-Claude naît voilà 61 printemps à Charleroi. Tombé dans la marmite, il milite chez les Etudiants socialistes, préside les Jeunes socialistes. Juriste, toujours avocat d'ailleurs (faut-il désormais le préciser?), il se fait les dents au cabinet du Carolo Harmegnies, alors ministre de l'Intérieur. Il siège à la Chambre de 77 à 83. Puis il lutte pour le mayorat à Charleroi, se frayant un passage parmi un bataillon de camarades cacochymes. Il le décroche, sans avoir été échevin ni même conseiller communal, pour trois mandats.

Son ascendant est favorisé par un partage de frères. Alors qu'à la fédération liégeoise du PS, on s'ingénie à s'étriper, la carolorégienne se répartit durablement les zones d'influence. A Richard Carlier la province et la fédération, à Philippe Busquin le fédéral, à Van Cau le local. Dont il ne sort que par éclipses. Elles sont ardemment régionalistes, culminant en 88 lorsque l'ultime gouvernement Martens accouche dans le quasi-schisme au PS. Van Cau dénonce

«la capitulation» sur Fourons, défait Busquin, humilie Spitaels. Seul Carolo à défier un maïeur qu'il traita de «boulimique et inculte», feu André Baudson, un pittoresque «has been», y doit un retour ministériel. Van Cau en disgrâce devra se battre contre Cools. Mais l'image de gestionnaire regagne sur celle de comploteur. La revanche arrive en 95, quand Busquin lui confie une double casquette à la Région et à la Communauté. Lui qui avait apporté une identité à Charleroi, croit pouvoir faire de même à la Wallonie. C'est une autre paire d'ergots, dans laquelle il se fourvoie pas mal. Il s'en sort mieux dans ses compétences budgétaires, même s'il les paie d'un ressac électoral en 99 - qui le blesse. Sous l'arc-en-ciel, il reste ministre à la Région, seul à rempiler de l'exécutif précédent. Et d'emblée «présidentiable» si Elio Di Rupo venait à quitter l'Elysette prématurément. C'est chose faite dès avril 2000. Il sait qu'il n'a pas le charisme du Montois. Il se voit «maçon», quand l'autre était «architecte». Il cultive même un certain complexe à son égard, comme il le fit en ses temps carolos vis-à-vis des deux Philippe (Busquin et Maystadt). «Comme rassembleur wallon, j'ai encore un grand travail à accomplir», confie-t-il alors à «La Libre»...

Ce à quoi depuis il s'emploie, entre des hauts et des bas. Et entre deux marchés carolos du dimanche, deux coqs à ajouter à sa collection, deux paysages à peindre dans la maison de vacances familiale de la Côte d'Azur. «Je suis un jouisseur de la vie», aime dire ce sacré gourmand. Et encore, «je suis un optimiste absolu». En tout cas, quand il s'agit du Sporting. De Charleroi, évidemment.

© La Libre Belgique 2005

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