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«Il y aura encore d'autres scandales...»
FRANCIS VAN de WOESTYNE
Mis en ligne le 30/09/2005
ENTRETIEN
Alain Eraly est professeur de management public et de sociologie à l'ULB. Il nous livre son commentaire sur la nécessaire déontologie politique.
Les hommes politiques qui exerçaient avant leur entrée en fonction des responsabilités au sein de cabinets d'avocats doivent-ils rompre tout lien avec ceux-ci?
Rien n'interdit la persistance de ces liens. Il en va de cabinets d'avocats comme d'autres activités, commerciales: il me semble que ce serait un excès de rigorisme de les exclure purement et simplement. On ne peut pas parler de détournement d'argent public sauf s'il était avéré que les missions n'étaient pas utiles et eussent pu être assumées par des collaborateurs en interne ou si l'on démontrait que les honoraires ne correspondent pas à des services effectivement prestés. Il ne me semble donc pas que la chose soit répréhensible. Cela étant dit, ces pratiques peuvent assez rapidement déboucher sur une suspicion, certes souvent infondée, d'une confusion d'intérêts, plus particulièrement d'une confusion d'un intérêt public avec un intérêt privé. Nos sociétés démocratiques ont donc tout intérêt à proscrire ce genre de possibilités de confusion en partant de ce principe de base: nul ne peut tirer un profit financier ou matériel d'un mandat politique au-delà de la rémunération qui est attachée à ce mandat public.
Globalement, le mandataire public doit-il renoncer à toute activité professionnelle privée?
Non. Mais le minimum que l'on puisse attendre est le respect de certaines règles. Car il est une pratique qui structure la vie politique à travers des réseaux dans lesquels s'échangent des dons et des contre- dons: on organise un cocktail par les services du fils d'un mandataire politique local, on commande des fleurs chez le fleuriste de la section, on loue des voitures chez le concessionnaire qui est inscrit au parti... Ce sont des pratiques qui, aux yeux de Monsieur tout-le-monde, paraissent assez humaines mais le mandataire public n'est pas Monsieur tout-le-monde.
CERTAINS DIRIGEANTS POLITIQUES CRAIGNENT DAVANTAGE LE SCANDALE MÉDIATIQUE QUE LE GASPILLAGE PUR ET SIMPLE D'ARGENT PUBLIC
Quelle est la ligne de conduite?
Tout simplement, l'absence de confusion entre des intérêts publics et privés. Cela passe par les principes de bonne gouvernance. Il faut une objectivité dans les décisions publiques, quelles qu'elles soient. S'agissant des recrutements, par exemple, ils doivent se faire en fonction de la compétence et pas de la carte politique. A eux seuls, les principes de bonne gouvernance peuvent éviter toute une série de problèmes. L'absence de l'application de ces principes conduira la vie politique francophone à l'émergence de ces mini-scandales à intervalles réguliers. Je puis d'ores et déjà vous annoncer qu'il y en aura d'autres dans les mois qui viennent. Pas parce que je les connais mais parce que la vie politique, telle qu'elle est structurée aujourd'hui, reproduit cela en permanence.
Des lois ont pourtant tenté d'assainir ces pratiques. Pensez-vous qu'il y ait une persistance de pratiques malsaines, de confusions?
Des efforts ont été accomplis. Il serait injuste de ne pas les saluer. Mais il y a encore de vastes chantiers à tous les niveaux de pouvoir. Le Parti socialiste, vu son omniprésence dans la vie publique, sera encore frappé.
Qu'est-ce qui vous choque le plus dans l'affaire de La Carolo?
L'opinion a été choquée par l'ampleur des frais de fonctionnement des trois échevins impliqués et, en particulier, par les frais de restaurant de l'un d'entre eux: 730000 francs belges en une année. Assurément, ce montant est scandaleux. Cela dit, si l'on réfléchit au coût du moindre emploi public plus ou moins fictif créé pour les besoins de la cause pour placer un fidèle du parti, emploi qui n'est pas totalement justifié au plan fonctionnel, cela fait quatre fois autant par an. Imaginez que cela a duré 10, 20 ou 30 ans! Le premier grand scandale est celui-là: le détournement de l'argent public qui devait servir au logement social et aux hôpitaux vers des emplois plus ou moins politisés. Certains responsables politiques finissent par perdre la valeur, au sens propre, de l'argent public.
Comment moraliser la vie politique?
Les hommes politiques réagissent au scandale révélé par les médias. Or ces informations étaient déjà disponibles dans le système. Certains dirigeants politiques craignent donc davantage le scandale médiatique que le gaspillage pur et simple d'argent public. Il faut absolument généraliser les principes de bonne gouvernance, qui partent des règles de recrutement en passant par l'optimisation des compositions et de la taille des conseils d'administration, par des procédures d'audit dignes de ce nom, par le contrôle effectif par des instances indépendantes des frais de fonctionnement, par une tournante des cabinets de révisorat pour éviter des liens plus ou moins incestueux. Compter sur le renouvellement des anciens caciques par les jeunes, c'est rêver tout haut.
Faut-il sensibiliser les hommes politiques aux principes de bonne gouvernance ou instaurer plus de contrôle?
Il faut évidemment faire les deux. Mais je reste catastrophé quand je vois la répugnance d'un certain nombre de décideurs publics face à ces principes de bonne gouvernance. Sur ce point, il me semble que la Belgique francophone - la Flandre est beaucoup plus loin - est très largement en retard et ignore encore ces principes par une sorte de confusion complètement fantasmatique entre l'économie de marché supposément attachée au management et l'entreprise publique régie par l'intérêt général. Ce n'est pas de la paresse mais une répugnance des mandataires publics à se former à l'exercice même des responsabilités auxquelles ils aspirent. Au risque de lasser: rien ne sera possible sans un travail de formation et de sensibilisation des mandataires publics à ces principes de gouvernance.
© La Libre Belgique 2005
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