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stacy et nathalie

Tristesse teintée de colère dans l'impasse Mauvaises nouvelles

ANNICK HOVINE

Mis en ligne le 29/06/2006

Depuis la braderie qui a viré au drame, le quartier Saint-Léonard s'éteint en milieu d'après-midi. Beaucoup pensent que «c'est forcément quelqu'un du coin».

REPORTAGE

Les rues du quartier Saint-Léonard qui grimpent doucement vers le pont des Bayards enjambant le chemin de fer sont calmes et presque désertes. Etrange contraste avec la fébrile agitation qui règne là-haut, à l'entrée de l'impasse Macors. Les riverains ont été priés de quitter leur domicile pour permettre aux enquêteurs de poursuivre le plus sereinement possible leurs pénibles recherches. En fin de matinée, le corps de Stacy, sept ans, a été retrouvé en contrebas. La petite était habillée comme le jour de sa disparition: short, tee-shirt blanc et baskets roses. Peu avant 15 heures, une rumeur insistante affirme que le cadavre de Nathalie, 12 ans, vient d'être découvert tout près de la voie ferrée, à quelques mètres de sa petite demi-soeur.

«Ca fait quarante ans qu'on vit ici. C'est la première fois qu'on entend une histoire pareille». L'accent italien fait vibrer la voix de Stefania. «Quand on entend ça, il y a de quoi trembler», répète-t-elle. «Dans l'impasse, il y a beaucoup d'Italiens, d'Espagnols, de personnes âgées. C'est familial: tout le monde se connaît. C'est un peu la campagne à la ville».

Un petit côté bocage

L'endroit, il est vrai, a un petit côté bocage. L'impasse s'enfonce dans un petit bois, où les habitants du coin viennent promener leur chien. Au bout, la rue se perd dans une ancienne mine. En contrebas, la ligne de chemin de fer, séparée par un haut mur de briques accolé à la colline. «Stacy était à hauteur du 42-44, en face de chez nénenne», assure Caroline.

«Mon angoisse, c'était qu'on les retrouve par ici. Et puis, aujourd'hui... Ca fait froid dans le dos», soupire Carmen. Avant de s'emporter: «Que ce soit le suspect qui est en prison ou un autre pédophile, on ne doit pas les laisser sortir si vite!».

Depuis la braderie qui a viré au drame, il n'y a plus un chat dehors après 16h30; on ne voit plus personne, affirme encore Carmen. «Ca va tuer le quartier Saint-Léonard», soupire Sébastien, 31 ans, qui a grandi ici. Comme Nathalie. «Vous voyez la grande maison blanche, juste en face? C'est là qu'habitaient ses parents, Catherine Dizier et Didier Mahy, pendant une dizaine d'années, avant leur séparation. Ils ont revendu, mais la petite a vécu là ses premières années d'enfance». La maman organisait des fêtes d'Halloween pour les enfants du quartier; en mai, elle ouvrait son garage pour permettre aux gamins de vendre du muguet.

«Très dur, très lourd»

De l'autre côté de la rue, sur la plaine de jeux, Fatima glisse sur le toboggan, étroitement surveillée par sa maman. «Je ne lâche pas la petite des yeux. Jamais. Il y avait déjà eu Julie et Mélissa, An et Eefje, Loubna, Elisabeth. Et maintenant, Stacy et Nathalie». Un carrousel tourne dans le vide.

Les badauds s'écartent pour laisser passer une jeune femme portant quelques roses blanches. Elle allume une bougie devant la photo des disparues, à l'endroit précis où les policiers ont bouclé la zone. «Je connais très bien les petites filles. Je suis une amie d'enfance du papa de Stacy. On a espéré jusqu'au bout. C'est très dur, très lourd.»

Le pont des Bayards pris d'assaut par les curieux - de là, on aperçoit plus ou moins distinctement les enquêteurs qui s'affairent le long de la voie ferrée - affiche les efforts entrepris pour donner un visage avenant au quartier Saint-Léonard. Des panneaux recouverts de peintures enfantines invitent à entretenir les rues, à ne pas balancer de déchets par les fenêtres, à colorier les maisons, à rêver...

Les rues Vivegnis et Bonne Nouvelle (!) descendent vers la Meuse. Est-ce le trajet emprunté par les fillettes au départ du café «Les Armuriers» ? A pied, les lieux sont distants d'une dizaine de minutes. Ont-elles été forcées à marcher jusque-là? Ont-elles été embarquées de force dans un véhicule?

«De toute façon, celui qui a fait le coup connait très bien la géographie des lieux», tranche Kevin. «C'est forcément un gars du coin.» A Saint-Léonard, beaucoup pensent comme lui. «Maintenant, l'enquête va avancer très vite. De toute façon, un homme qui tue comme ça deux enfants, c'est un malade», ajoute Kevin.

Plus comme avant

A entendre Robert, le quartier «devenu infréquentable» est aussi malade. Ouvrier à La Fonderie liégeoise, rue Vivegnis, depuis 28 ans et habitant dans cette rue depuis 3 ans, l'homme veut déménager au plus vite. «Ce n'est plus comme avant. Il y a trop de drogués, trop de paumés. Je suis passé à la braderie mais je ne suis pas resté: je n'ai jamais vu une telle débandade.» Pour lui, il y a aussi «trop de nationalités».

Même si le sentiment d'insécurité qu'il attribue à la présence colorée d'étrangers est vécu de la même façon par ces derniers. «On a peur de sortir. On fait nos courses à l'épicerie turque au coin et c'est tout. Après, on rentre et on ferme la porte à clé», expliquent deux septuagénaires originaires de Bari (dans le sud de l'Italie) installées depuis 51 ans rue Saint-Léonard. Pour les deux veuves aussi, les choses ont changé et ce n'est plus «comme avant». «On pouvait laisser l'argent pour le pain et le lait sur l'appui de fenêtre. Aujourd'hui, on ne peut même plus y penser».

La braderie? «Oh non, on n'y est pas allées!».

«Cette petite table, là...»

En fin d'après-midi, au café «Les Armuriers», les conversations sur le tragique dénouement de la double disparition vont bon train, autour d'un péket «péché d'Adèle», «amour de melon» ou «coeur d'ananas».

On imagine le château gonflable installé devant la porte, il y a dix-huit jours. «A minuit, Stacy était assise à cette petite table, là. Nathalie était dehors. Les enfants plus petits dormaient sur la banquette». Daniel, le frère de la patronne, assène ses souvenirs. «Jamais elles ne seraient allées là-bas toutes seules. Nous, les grands, on n'a déjà pas bon d'y aller...».

Difficile de détacher le regard de «cette petite table, là», tout près du juke-box qui propose Johnny, la Star'Ac ou Andrea Bocelli. Ronde, couverte d'un napperon de plastique, coincée contre la banquette de skaï bleu ciel - déco kitsch de la Casa Tito (le nom du patron des «Armuriers»).

Au bar, on ressasse sans fin les détails de la soirée où les petites se sont volatilisées. «A partir de minuit, il faisait calme. Il n'y avait plus de monde dans les rues, seulement dans les cafés», témoigne Muriel, une habituée de l'endroit. «J'ai déjà pris un verre avec Abdallah. Ça avait l'air d'être un gars normal. Je connais aussi Momo, le type qui l'a pris en voiture ce soir-là. Un peu bizarre. Mais qu'est-ce qu'on sait vraiment des gens?»

© La Libre Belgique 2006

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