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stacy et nathalie

Portraits croisés de deux familles unies dans la douleur

EMMANUELLE JOWA

Mis en ligne le 29/06/2006

Les familles Lemmens et Mahy, liées par le sang depuis de longs mois, sont aujourd'hui unies dans la souffrance. A la découverte des acteurs involontaires et malheureux de ce drame sordide.

RÉCIT

Les premières images diffusées dans la presse montraient un couple, «les parents». Elle, Catherine Dizier, longue silhouette décharnée, regard clair qui semble ailleurs, le sourire un peu crispé de celle qui en a vu tant, le déhanchement tranquille d'une égérie d'un autre temps. Lui, Thierry Lemmens, costaud, râblé, moulé dans des singlets blanc éclatant, lunettes solaires vissées sur le crâne, regard de braise direct et oblique à la fois, la démarche ondulante d'un fort en bras. Catherine et Thierry, les parents de Nathalie et Stacy. Les noms sont devenus familiers, comme une terrible ritournelle. Catherine Dizier est la maman de Nathalie. Thierry Lemmens, le père de Stacy. Très vite, dès l'annonce de la disparition, leur portrait fleurit dans les médias. Ils prennent la pose ensemble. Ce sont eux qui avaient la garde des petites lors du week-end fatal.

Dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 juin, ils étaient allés boire un verre aux Armuriers, le café de la rue Saint-Léonard où ils ont leurs habitudes. Le bistrot est tenu par le cousin de Thierry. Ce soir-là, c'est la braderie «Saint-Léonard en fête». Châteaux gonflables, podiums, sons de bal musette et tutti quanti. Catherine et Thierry sont chevillés au quartier. Ils y ont vécu, le connaissent bien. Un quartier chaud dans tous les sens du terme. Pas plus qu'un autre, peut-être, pas plus «hot», il est vrai que Sainte-Marguerite, par exemple, mais où, en ces jours de canicule, les vibrations de la rue se ressentent, puissantes, exaltées par un soleil de plomb. Un quartier qui compte près de 100 nationalités. Un quartier mixte comme on dit aujourd'hui, peuplé d'artistes, d'immigrés, de Liégeois pure souche aussi. Un melting pot assourdi à ses heures et qui soudain se fait bruyant. Un quartier entre rivière et collines, entre la Meuse et le chemin de fer, entre voie rapide et ruelles étriquées.

Catherine et Didier partagent une maison à Chênée, rue du Confluent. A l'étage, il y a l'appartement de Didier, Catherine occupe le rez-de-chaussée. Le couple, s'il fait front, longtemps dans l'adversité, n'en est plus un depuis quelque temps. Thierry, réputation de bourreau des coeurs, a une nouvelle petite amie. Catherine et lui partagent de nombreux moments, notamment avec les enfants. Ils ont ensemble aussi un bébé d'un an. Mais Thierry est toujours marié, on le sait peu. A Eveline Trzcinski, assistante sociale, nettement plus âgée que lui. Celle-ci lui a permis de récupérer la garde des deux enfants qu'il a eus avec Christiane Granziero. Christiane Granziero est une ancienne prostituée, liée à des milieux «interlopes» comme on dit. Elle a été mariée à Thierry avec qui elle a eu deux enfants, Sullyvan, 8 ans et des poussières et Stacy, 7 ans. Elle en a perdu la garde alors que Stacy avait 2 ans. «Maltraitance» et séquestration d'enfants. La séquestration, elle ne la nie pas, elle reconnaît du bout des lèvres deux ou trois jours où elle cache les petits pour éviter qu'on ne les lui arrache.

Christiane a six enfants au total. Des enfants qui passeront, après le remariage de Thierry le 28 juin 2003, pas mal de temps chez Eveline, la nouvelle épouse de ce dernier.

Christiane est aujourd'hui remariée. Elle a une allure un peu «gothique», ou simplement théâtrale. Malgré elle. Des cheveux noirs corbeau et le teint laiteux. Un visage bougon, des yeux très bleus. Une silhouette massive et haute. Des allures de femme qui a forcé le trait. Depuis que Stacy lui a été enlevée, ainsi que son frère, Sullyvan, Christiane affirme avoir toujours suivi sa trace, dans l'ombre. Stacy et Sullyvan ont été dans une institution avant d'être confiés à une famille d'accueil... Et puis, enfin, le retour au bercail. Paternel du moins. Thierry Lemmens, en épousant Eveline, avec laquelle il avait déjà eu une aventure quinze ans auparavant, s'attire le regard bienveillant des services sociaux. Et si la surveillance est longtemps maintenue sur la façon dont il gère son rôle de père -Eveline estime qu'il n'est pas encore mûr pour s'occuper de petits-, il finit par en obtenir la garde en officialisant son union avec Eveline. Eveline respire la maturité. Elle respire le dynamisme. Semble posée, cultivée. Lucide aussi. Elle s'étonne d'emblée de n'être pas interrogée plus vite par les autorités. Car quoi, elle aurait pu, par amour, l'enlever sa petite puce, ne serait-ce que pour faire peur aux grands, aux parents.

Eveline est chef de bureau au CPAS de Herstal. Elle vit dans un appartement encombré mais coquet. Dans le salon, l'ordinateur crépite. Eveline, malgré son esprit d'analyse et son côté fiable, a un côté fleur bleue. Elle a chez elle des objets un peu désuets, collectionne des pièces de Walt Disney. Mais elle est lucide aussi. Elle est le pilier sur lequel Thierry, mais surtout Sullyvan et Stacy ont pu longtemps se reposer.

Eveline a déjà trois grands garçons au regard bon qui l'épaulent. Thierry, officiellement en congé maladie, passe le plus clair de son temps à l'extérieur, court le guilledou dans les cafés. Mais Eveline choie les enfants, coûte que coûte, c'est son plus cher fardeau. Stacy, qu'elle appelle «Ma puce», joue les apprenties coiffeuses, à la grande joie des mâles de la famille. C'est une «petite coquette, mais avec du caractère». Une vraie «petite maman» aussi. Dès sa disparition, les aînés d'Eveline créent un blog en hommage à cette mini-soeurette qui partagea, près de deux ans durant, leur quotidien. Eveline aurait aimé adopter Stacy. Sullyvan aussi. Ses trois fils sont d'accord. Ils ont le regard franc et le front sérieux que l'on a à 15, 16 ou 20 ans, lorsqu'on a eu une éducation saine, avec le sacro-saint respect de la maman. Ils sont prêts à partager leur avenir. A être cinq frères et soeurs. Entre-temps, Thierry Lemmens multiplie les frasques, n'apparaît plus au home sweet home qu'occasionnellement. Eveline, lassée, finit par le virer. Mais elle reprendra plus tard le contact, quotidien, suivi, avec lui. Ce dernier a besoin, selon elle, d'un contact maternel. Mais il aime aussi être valorisé par de jeunes conquêtes.

Plus tard, il rencontrera Catherine Dizier avec laquelle il aura un garçon, d'un an aujourd'hui. Et puis ils se sépareront eux aussi. C'est à Eveline que Thierry confie qu'il a une nouvelle petite amie.

Catherine, elle, avait quitté sa famille pour suivre Thierry. Cela ne s'était pas fait sans heurts. Ses aînés notamment, Jocelyn, 21 ans, et Stéphanie, 16 ans, lui ont «mis la pression». Le contact ne passe pas avec le nouveau compagnon de leur mère. Les cinq enfants que Catherine a eus avec Didier Mahy sont confiés à celui-ci.

Nathalie, «une petite maman»

Parmi eux, Nathalie, ravissante poupée, des cheveux de bébé et des yeux d'ange, un sourire ravageur. Nathalie qui a été, comme les autres enfants de la famille, très vite «responsabilisée». Ses frères et soeurs, ses parents l'ont souvent décrite elle aussi comme une «petite maman». Une prise en charge prématurée mais que Nathalie assume lorsqu'il le faut. Contrairement à Stacy, qui a connu les déménagements fréquents, ballottée de foyer en foyer, Nathalie a vécu, chez son père, la stabilité. Sa mère, Catherine Dizier, Nathalie la voit deux fois par semaine. Ensemble, avec les autres enfants, notamment ceux de Thierry, Sullyvan et Stacy, ils vont au cirque, au bord de la mer ou dans les Ardennes.

Catherine, personnage intense, longue liane qui grille cigarette sur cigarette, leur goupille aussi des goûters d'anniversaire. Mais des fêtes communes sinon c'est impossible à gérer. Trop de gamins, pas assez de moyens. Elle convie même un jour un magicien, un de ses copains, pour distraire les petits.

De Nathalie, sa «star», Catherine dit d'emblée que, «si les petites sont en difficulté, elle peut sortir Stacy du piège, que c'est la plus débrouillarde». Catherine est extrêmement fière de sa fille. Son alter ego dit-elle. Aux médias, elle a souvent parlé, tandis que Thierry Lemmens, s'activait sur le terrain, collait les affiches, planquait son chagrin. Catherine aussi ravalait ses larmes, sortait de ses cartons les clichés de Nathalie, en brossait, sans relâche, le portrait inachevé. «Nathalie, c'est moi», lâche-t-elle volontiers. Et de revenir sans ciller sur les talents d'artiste de la fillette de dix ans. Après la disparition, Catherine aime parler d'elle-même aussi. Une forme de coquetterie nerveuse, une façon peut-être de se distraire l'esprit. Catherine communique. Catherine parle de façon ininterrompue. Catherine répond au téléphone, même aux aurores. Ne se formalise pas d'être vrillée de questions, interrogée sur son parcours, livrée en pâture à la population. Elle brandit un CV, on voit qu'elle y a exercé divers métiers. Catherine est institutrice maternelle, et a travaillé dans divers endroits, a été secrétaire, femme à journée ou gardienne d'enfants.

Lors de la visite à Liège de la reine Beatrix, le jeudi 21 juin, elle réussit, en harponnant le protocole, à parler aux souverains belges. Albert II et Paola la recevront le jour même, dans un salon privé du palais des Princes évêques. Elle est habillée sport, n'a pas «prévu le coup». Elle leur parle «comme dans un nuage». Mais arrive à faire passer le message: il faut aller au-delà des frontières, vers les Pays-Bas, Maastricht est si proche, pourquoi pas?

Le tempérament de Catherine Dizier semble à la fois doux et déterminé. Il y a cette nonchalance de surface, cette dégaine non dénuée de charme à la Charlotte Rampling ou Lauren Bacall. Et puis il y a ce regard un peu flou. Animal ou éclairé. Elle entretient un mépris certain pour Christiane Granziero, la mère de Stacy. Christiane n'aurait pas, aux dires de Catherine, reconnu son propre enfant. Mais Christiane n'avait plus vu Stacy depuis cinq ans. Et elle rend bien à Catherine son animosité. La voit comme une sorte de vamp improvisée, de mère négligente, submergée par la boisson. Echanges de noms d'oiseaux par personnes interposées. Sans se côtoyer, sans avoir à le faire, les deux mères ne s'apprécient guère. La nuit tragique n'a fait qu'envenimer des tensions latentes. Mais elles sont loin l'une de l'autre. Christiane reste dans son coin, calfeutrée chez sa mère, dans une petite maison ouvrière à Seraing. Au début de l'affaire, elle apparaît brièvement sur le petit écran, verse quelques larmes. Cela met en rogne Catherine qui n'y voit qu'hypocrisie et opportunisme. Christiane a le regard bouleversé pourtant. Regrets, remords, amour et haine s'y mêlent. A travers le reflet un peu cliché d'une femme aux excès passé, ses regards touchent. Ses silences butés aussi. Christiane Granziero, lorsqu'elle a appris qu'on avait retrouvé sa fille a perdu connaissance.

Catherine Dizier rappelle de son côté qu'elle aimait dessiner; évoque avec emphase un professeur de dessin de Nathalie, à l'école du Jardin botanique. Il a pu, elle en est sûre, déceler chez la petite un talent inné. Un coloriage fignolé orne le frigo de Catherine, à Chênée. Chez son père, Didier Mahy, il y a d'autres dessins comme cette dernière esquisse, réalisée quelques jours avant la disparition: un chemin bordé d'arbres et dont on ne voit pas bien la fin.

Thierry Lemmens, ouvrier chez Cockerill, est fan de foot. Et supporter de l'équipe italienne. Un drapeau transalpin trône dans la maison de Chênée. Thierry nous l'avait dit. Il était sûr de revoir sa fille Stacy bientôt. Elle serait là pour la finale du Mondial. Une finale Italie-Brésil. Il le jurait. Des certitudes qu'il affiche non pas comme une provocation mais pour protéger son fils, Sullyvan, que d'ailleurs Eveline, toujours mariée à Thierry, aimerait adopter. Thierry n'y serait pas opposé. Dès la disparition, Thierry a sillonné la Batte, le marché dominical liégeois et une multitude d'autres lieux avec les affiches. Il a été dans l'action. Une façon de se maintenir sans doute.

Tous les soirs, Catherine se couche tard, tout comme Thierry. Le grand public les trouve sidérants de force. Ou d'inconscience. On les voit tirés à quatre épingles traverser la cour du palais à Liège, arpenter les rues du quartier Saint-Léonard ou de Chênée. Lui a le menton haut, ne rechigne pas à prendre la pose, vite fait. Elle, inlassable, continue à parler. Le «couple», tout comme les autres parents, côtoient régulièrement les enquêteurs. Des hommes «qui ne lâchent rien», disent-ils, creusent et exploitent le plus infime détail.

Stacy, «la plus mignonne du quartier»

Ensemble, ils sont retournés aux «Armuriers». Thierry Lemmens, à force d'arpenter les lieux, a, dit-il, pu capter des témoins, de ceux qui auraient vu quelque chose et ne veulent pas causer. Pour des broutilles parfois, de petits ennuis avec les forces de l'ordre. Thierry tente de les convaincre de parler à tout prix. Ce n'est pas un homme d'intérieur mais il s'épanouit dans une forme de dynamisme effacé. Il redoute comme la peste les caméras de la télé, craint de perdre le contrôle de son image. Vis-à-vis de son fils surtout. Et puis il y croit au retour de sa princesse. Stacy, sa beauté, «la plus mignonne du quartier». Thierry crâne comme un chef. Par superstition, il n'a pas touché au cartable de Stacy qui contenait son cadeau de fête des pères. Seule la police avait ouvert l'objet, pour ausculter le journal de classe de la petite.

Didier Mahy, l'autre père, celui de Nathalie, avait pleuré en évoquant la fête des pères. Loupée, gâchée, ce n'était que partie remise, il attendait aussi le cadeau de sa fille. Didier était jusqu'ici le seul représentant de la famille sur les plateaux télé, du moins dans les émissions du dimanche qui se sont succédé.

Didier est employé au Forem de la Région wallonne, vit dans un petit appartement rue Saint-Gilles au coeur de la Cité ardente, à deux pas du Carré. Didier a élevé son monde, on le sent, dans la chaleur et la discipline. Son intérieur est celui d'une fée du logis. Les cinq enfants qu'il a eus avec Catherine Dizier, sont son univers. Une tribu soudée qui, dès la disparition, diffuse les affiches, crée un blog sur Nathalie, tient un véritable siège dans le studio paternel. Le compagnon de Stéphanie, 16 ans, une soeur aînée de Nathalie, beauté du diable et regard chargé de tristesse, le compagnon de Stéphanie donc, soutient la famille, ainsi que la petite amie de Jocelyn, 21 ans, l'aîné.

Didier a lancé sur les chaînes télé des appels poignants à d'hypothétiques ravisseurs. Il l'affirmait, il le sentait, sa gamine était en vie. Mais alors que les mots résonnaient, forts, le teint cireux et le regard noyé trahissaient d'autres craintes. D'autres scénarios qui devaient, en dépit d'une volonté de lutter, se profiler dans un esprit jamais au repos, lorsque la nuit l'enveloppait. Une volonté farouche d'aller de l'avant, sans jamais laisser filtrer la moindre animosité, le moindre reproche. Vis-à-vis de son ex-épouse, Catherine. Ni de son compagnon de sortie, Thierry Lemmens. Ni d'Abdallah Aït-Oud.

Si Jocelyn, l'aîné des enfants Mahy, a laissé percer, au début de l'enquête une animosité, des souvenirs un peu rudes, des rancoeurs passées, au sujet de Thierry, ex-compagnon de sa mère, il s'est repris en mains. Il a filtré les appels incessants des médias, les coups de sonnette intempestifs rue Saint-Gilles, a protégé son père, a joué le jeu comme un adulte rôdé qui, déjà, maîtrise les aléas de la pression des médias, mesure leur utilité aussi. Lui comme ses cadets ont visiblement été drillés, rompus aux difficultés. Parmi eux, il y avait Nathalie, dont, tout comme Stacy, les parents disaient, d'une seule voix que jamais elle n'aurait suivi un inconnu. Mais les certitudes, au fil des jours s'étaient émoussées. Et Didier, impressionnant de sagesse, de tristesse et de maturité, l'avait bien laissé entendre lors de ses derniers appels, bouleversants: tout témoignage serait utile. La fourchette horaire devait rester large, les esprits devaient, doivent, avant tout rester ouverts.

© La Libre Belgique 2006

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