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stacy et nathalie

«L'émotion, dangereuse, empêche de réfléchir»

MONIQUE BAUS

Mis en ligne le 29/06/2006

La population est sous le choc. Mais pas comme il y a dix ans. Néanmoins, le risque de dérive existe bel et bien.

ENTRETIEN

Dix ans après Julie et Melissa, la découverte des corps de Stacy et Nathalie réveille de biens douloureux souvenirs... Le philosophe Guy Haarscher tente un difficile parallèle entre le vécu de ces deux drames.

Quel lien peut-on faire entre l'émotion populaire de l'époque et celle manifestée aujourd'hui?

Les circonstances sont très différentes. A l'époque de l'affaire Dutroux, certains journaux avaient été assez irresponsables. Il y avait eu de nombreuses dérives. Par ailleurs, le drame vécu par plusieurs familles avait pris une dimension de problème de société. Les erreurs de l'enquête avaient débouché sur la mise en cause de la Justice et du Politique. D'autant qu'à l'époque, deux affaires s'étaient télescopées. Nabela, la soeur d'une autre fillette disparue (Loubna), avait rapporté de son côté à quel point elle et sa famille avaient été mal traitées par la Justice. Bref, avec tout cela, on était dans la remise en cause totale de la manière dont la société remplit ses missions fondamentales.

Ce n'est pas le cas aujourd'hui. D'abord, parce que la presse s'est jusqu'ici beaucoup mieux comportée. Et ensuite car, comme après le récent décès de Joe Van Holsbeek, les proches des victimes disent du bien de la manière dont les enquêtes sont menées. La Justice, d'ailleurs, en fait elle-même beaucoup: il y a toute une dimension de communication concernant les équipes mobilisées sur ces affaires.

A-t-on donc tiré toutes les leçons des dérives et erreurs du passé?

Pas toutes malheureusement. Depuis la disparition des deux petites filles, on montre et remontre sous toutes les coutures le visage du principal suspect. A l'heure où je vous parle, on ignore s'il est coupable. Mais il faut réfléchir au juste milieu entre la présomption d'innocence et la communication parfois nécessaire pour les besoins de l'enquête.

Un deuxième problème s'ajoute à celui-là. Certaines voix ont mis les parents en cause, qui étaient au café la nuit où les fillettes ont disparu. J'ai trouvé cela particulièrement choquant! Cela peut nous arriver à tous, non? Bien sûr, il ne faut pas prendre trop de risques avec les enfants, mais ne prend-on pas les plus gros en partant en voiture avec eux en vacances?

La frontière entre ce qui doit être communiqué et ce qu'il vaut mieux ne pas dire est bien difficile à trouver, surtout à chaud...

Il faut en tout cas éviter de faire la une des journaux pendant des mois sans proposer aucun élément de réflexion. Après l'émotion partagée par la population, il faut passer aux vraies questions. L'émotion est légitime. Elle peut mobiliser. Mais elle peut aussi être dangereuse car elle empêche de réfléchir.

D'après ce qu'on sait à cette heure, les fillettes ne sont pas mortes de mort naturelle. Si le responsable (le principal suspect ou un autre) est quelqu'un qui avait des problèmes psychiatriques et/ou avec la justice et qu'on l'a libéré trop tôt, il faut s'interroger sur la libération conditionnelle, mais avec des gens qui ont des choses à dire, des informations à apporter. Il faut avant tout éviter d'étaler ce qui doit rester privé: ces éléments n'attirent que des voyeurs. Et c'est terrible pour les parents.

Il faut poser les vrais problèmes. Surtout, ne pas les taire. Les élections communales approchent. Les problèmes de sécurité doivent être évoqués de façon démocratique, pour ne pas laisser le champ libre aux extrémismes.

© La Libre Belgique 2006

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