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tour de flandre
La Côte, encore très belge, fait peu de vagues
JEAN-CLAUDE MATGEN
Mis en ligne le 15/03/2007
REPORTAGE
Dix-sept heures, devant la gare de Blankenberghe. Des grappes d'étudiants, retour de l'école, attendent le tram de la Côte.
Le voici qui s'avance, tout bariolé de vert. Sur ses flancs, on peut lire, en flamand et en français, une pub vantant les saveurs des "fines charcuteries du terroir d'Aubel".
Avant de monter à bord, Sven, 17 ans, a eu le temps de nous dire qu'il n'avait rien contre les Wallons, mais qu'il comprenait que les Flamands veuillent davantage d'autonomie car "c'est quand même nous qui faisons marcher ce pays". Pas le temps de creuser, il nous quitte d'un sonore "Tot ziens".
Latins et Germains
Du tram descend un jeune homme à l'allure sportive et élégante. Il s'appelle Steven, a 26 ans et est instituteur à Ostende. Il aime beaucoup sa région natale et son métier. Les francophones ? "On ne se connaît pas et c'est dommage. Je me rends régulièrement en Wallonie mais en groupe et les Wallons qui viennent chez nous restent également volontiers entre eux. Il y a des différences culturelles, c'est indéniable. Le côté latin des uns, germain des autres, c'est tout sauf un cliché. Et je crois aussi que les Wallons travaillent moins que les Flamands. Pas par paresse mais par choix, parce qu'ils ont d'autres centres d'intérêt. De toute façon, il serait enrichissant de chercher à nous découvrir."
Steven ne croit pas à l'éclatement de la Belgique. "C'est de la rhétorique pour politiciens. A l'heure de l'Europe, quel intérêt y aurait-il à voir un si petit pays se scinder ? Aucun."
Ce discours, nous l'avons souvent entendu au long des 67 kilomètres de la "Vlaamse kust". Une dénomination officielle qui trouve assez peu d'écho chez les habitants.
Lesquels, dès lors qu'ils vivent directement ou indirectement de l'industrie touristique, manifestent, assez logiquement, de la sympathie ou de l'indulgence pour leurs clients potentiels.
"L'argent a la même valeur dans la poche d'un francophone que dans celle d'un néerlandophone", confie ce marchand de vélos de Saint-Idesbald. "Ma clientèle se compose à plus de 50 pc de Wallons. Beaucoup m'achètent un vélo qu'ils ramènent à Mons, Charleroi ou La Louvière. C'est qu'ils apprécient mes services."
Notre homme dit se préparer mentalement à parler français huit jours avant le début de la saison. "Ensuite, cela devient naturel. Au point que je me suis déjà fait enguirlander par des clients néerlandophones auxquels j'adressais spontanément la parole en français".
A quelques mètres de son magasin de cycles, une affiche fait la publicité du Vlaams Belang, "het enige alternatief". On en verra quelques autres. Mais le discours ambiant est plutôt hostile au parti extrémiste.
Nadia et Fernand goûtent, en se promenant, le doux soleil de Bredene. Ils regrettent les progrès enregistrés par le Belang aux récentes élections communales dans toutes les circonscriptions du littoral.
Mais ils relativisent : "Regardez les scores. Ils sont très en deçà de ce que le Belang réalise ailleurs. A la Côte, il y a très peu d'extrémistes".
Comme Steven, ils sont résolument hostiles au "splitsing" de la Belgique. "Nous vivons en bonne harmonie avec tous ceux qui ont choisi notre station comme lieu de villégiature. Aussi bien avec les Allemands et les Néerlandais qui ont acheté pas mal de villas dans le coin qu'avec les Wallons qui sont plutôt clients des campings locaux".
Le couple ne se plaint que d'une chose : l'augmentation des prix pratiqués par les commerçants du cru une fois la saison touristique lancée.
Ni Leterme, ni Di Rupo
Le pragmatisme semble, en tout cas, faire partie de la mentalité locale. Tout particulièrement dans la région du Westhoek (La Panne, Coxyde, Saint-Idesbald) où les francophones (voir ci-contre) sont légion.
"Vous savez, je livre mes meubles et mes objets de décoration presque exclusivement à Mons, Charleroi ou Bruxelles. On voit rarement mes camions à Gand ou à Anvers", commente Marcel Deman, dont le magasin de décoration semble aussi ancien que la station de Coxyde.
L'homme n'a aucun complexe communautaire. Il est né ici, a grandi ici, est flamand mais ne souhaite pas davantage voir Yves Leterme devenir Premier ministre qu'Elio Di Rupo.
Lui qui regarde plus volontiers France 2 que la VRT, n'imagine pas un instant que les Wallons puissent déserter la Côte, si, scénario baroque à ses yeux, la Flandre devait prendre son autonomie. "Des flamingants, chez nous, il en existe mais moins que naguère. Tout le reste, c'est de la littérature", conclut-il.
A quelques kilomètres de là, la petite gare de Coxyde ressemble à une maison de poupées.
Danny est derrière son guichet. Placide, l'employé de la SNCB n'a rien d'un rabique. "Je cherche à servir la clientèle du mieux que je peux. Mais il y a quand même une chose que je ne comprends pas. Comment se peut-il que tant de francophones qui viennent ou habitent ici depuis des années ne pipent pas un mot de flamand ?"
Cette mauvaise volonté, cette difficulté à s'intégrer jouent parfois des tours à certains. "Des Flamands du cru ont épousé des Wall onnes qui les aident à tenir leur commerce. Vingt ans après leur arrivée chez nous, certaines n'ont pas encore trouvé le temps d'apprendre le néerlandais. Je connais des autochtones qui ne mettent pas les pieds dans leur magasin pour cette raison", commente un loueur de cuistax.
Lippens, le bienheureux
Mais le discours général est celui de l'apaisement. Pour le bourgmestre (depuis 1979) de Knokke, Leopold Lippens, dont la liste a cartonné en octobre ("sans que je fasse campagne") , "tout va pour le mieux".
Certes, sociologiquement, les choses ont changé ces dernières années (voir ci-contre) mais, à entendre ce "Belgicain" convaincu, pour qui les grotesques problèmes communautaires sont une marotte de quelques politiciens excités, Knokke demeure un îlot de tolérance et d'harmonie.
"La commune est assez grande pour accueillir tous les publics et la qualité de la vie est un gage de tranquillité à tous les points de vue". Le sectarisme, à Knokke, on ne connaît pas, juge Leopold Lippens. Du casino au golf, du club de voile au Zwin, régnerait une sorte d'entente parfaite.
C'est ce que confirme Sven Janssens, le président du "Royal Belgian sailing club" du Zoute, qui compte à peu près 500 membres dont une moitié de francophones. "Les Flamands chambrent parfois les Wallons et vice-versa mais cela fait partie du folklore et rien n'a changé depuis vingt ans."
C'est aussi ce que dit Carine Dory. Cette francophone bruxelloise vit à Heist depuis 18 ans. Mariée à un Namurois officier de marine à la Côte, elle tient au 5 de la Vlamingstraat une chocolaterie artisanale fréquentée aussi bien par les Heistois que par les touristes de tous bords. "Nous avons été chaleureusement accueillis ici. Parfois, un Flamand remarque à mon accent que je suis francophone, mais personne ne m'en a jamais fait le reproche."
Railleries
Ses enfants parlent tous le néerlandais. Entre eux, ils conversent cependant en français. Cela leur a déjà valu quelques remarques désobligeantes de la part de jeunes flamands. "Quand ils leur ont répondu en patois local, les autres se sont immédiatement tus", explique Carine, pour qui la qualité d'existence à la Côte est sans équivalent en Belgique. "Dès qu'on quitte son travail, on se croit en vacances".
Ce tableau idyllique est-il crédible ? Les polices locales signalent parfois des incidents à caractère raciste et nous avons recueilli divers témoignages de jeunes francophones ayant essuyé des insultes voire des coups dans des discothèques de Duinbergen ou d'Ostende.
Mais les autorités s'inquiètent davantage de phénomènes comme les bandes itinérantes de cambrioleurs que des incidents entre communautés. "Vous savez, explique ce commissaire de police, des bagarres de bistrot ou de dancings, il en éclate partout dans le pays".
Le mot de la fin, on le laissera à Yvan, 40 ans, et Johan, 42, deux ouvriers de la "Mossel centrale", à Nieuport. Cheveux ras, épaules de rugbymen, les deux hommes, supporters acharnés du Club Brugge, prennent le frais devant leur entrepôt. "Nous, on n'a de problèmes avec personne du moment qu'il y a du travail et qu'il est bien fait. Nous avons des collègues polonais ou d'ex-Yougoslavie qui ont fait l'effort de s'intégrer. Ce devrait être la même chose pour tout le monde. Pour les francophones qui viennent vivre ici ou pour les Flamands qui vont s'installer en Wallonie. Qu'on ne vienne pas nous embêter avec le reste, ces idées de séparatisme, etc. Ce sont des "kloterijen"..."
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