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Lutte contre le racisme
"Il faut reconnaître les minorités "
Annick Hovine
Mis en ligne le 16/03/2007
Entretien
Depuis mai 2004, Radouane Bouhlal (32 ans), licencié en droit de l'UCL, préside le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Il profite de la Semaine d'actions contre le racisme (lire ci-contre) pour s'adresser aux politiques.
À quelques encablures des élections législatives, avez-vous un message particulier à lancer aux partis démocratiques ?
Oui ! On veut absolument relancer la question de la reconnaissance des minorités culturelles. Ca a l'air sympa comme ça de dire qu'il faut respecter les gens dans leurs cultures. Mais politiquement, c'est une question extrêmement sensible. Et les politiques ont fait un enterrement de première classe !
C'est-à-dire ?
Rappelez-vous de la commission de dialogue interculturel, pilotée par le Centre pour l'égalité des chances. Pour la première fois, un organe public a conclu que, pour pouvoir faire du dialogue interculturel et lutter contre le racisme, il fallait au préalable reconnaître les gens dans leurs identités. C'était une révolution culturelle !
Vous dites que les politiques n'ont pas embrayé...
Tout le monde parle de société multiculturelle mais personne ne la pratique sur base de ce préalable. Les politiques ne veulent pas travailler dessus parce que ça demande un revirement à 180 degrés. Aujourd'hui, on critique le Vlaams Belang, l'extrême droite et son discours assimilationniste, mais force est de constater que les partis démocratiques travaillent dans ce cadre et font comme si les gens devaient tous se conformer à une certaine identité. Alors qu'il faut mener des politiques qui valorisent les minorités culturelles.
Un exemple ?
Vous ne verrez jamais sur la RTBF, chaîne de télévision de service public, un film arabe, turc, polonais... On ne fait pas ça. On passe plein de films américains ou occidentaux, mais jamais des films produits réalisés par des minorités. Autre exemple. Allez à la bibliothèque communale de Saint-Josse, à Bruxelles : vous ne trouverez pas un seul livre sur la culture turque ou marocaine. La minorité francophone en périphérie bruxelloise est le seul exemple de politique publique qu'on ait en Belgique ! La seule minorité culturelle qu'on entend, ce sont les francophones qui râlent quand, par exemple, les Flamands veulent pousser les parents qui mettent leur enfant dans une école flamande à parler le néerlandais.
Comment faire pour reconnaître les autres minorités ?
Au niveau de la Communauté française, par exemple, il faut pouvoir repérer les minorités culturelles significatives sur le terrain et pousser les services publics à en faire la promotion. La fonction publique devrait être à l'image de la population. Mais pour entrer dans ce débat-là, il faut pouvoir faire sauter certains verrous.
Concrètement ?
Je pense aux statistiques ethniques : les politiques ne veulent pas qu'on puisse en greffer dans la fonction publique, pour ne pas stigmatiser les gens et éviter de renforcer le communautarisme. Mais qu'on se rappelle l'expérience sur l'égalité hommes-femmes : tant qu'on ne voulait pas répertorier les fonctionnaires selon le sexe, cela évitait de devoir constater qu'il y avait plus d'hommes que de femmes, surtout dans des postes à responsabilités. Aujourd'hui, certaines minorités culturelles représentatives ne se retrouvent jamais dans les postes à responsabilités ou comme fonctionnaires tout court. Le premier employeur qui discrimine, c'est le public.
Comment faire pour y remédier ?
On peut prendre des critères objectifs. Exemple : des gens qui se sont fait naturaliser. Un centre d'études de la VUB a mis en place d'autres critères : sont considérés comme faisant partie d'une minorité culturelle les gens qui sont issus d'une famille dont les trois dernières générations sont des immigrés. Le VDAB (équivalent flamand du Forem, ndlr) retient un critère plus subjectif pour lutter contre la discrimination : c'est au candidat à l'emploi de dire s'il se positionne comme faisant partie d'une minorité... Cela permet, face à des compétences égales, de soutenir les candidats issus de minorités culturelles, principalement discriminés.
À quoi attribuez-vous la fermeture des politiques sur ce sujet ?
Il y a plusieurs raisons. L'influence trop forte de la France, où on ne veut pas reconnaître les minorités parce que cela signifie une division de la République. Les francophones de Belgique tirent un peu vers ça. Il y a aussi l'influence importante des partis d'extrême droite, comme le Vlaams Belang qui sont dans une dynamique d'assimilation : "Vous vous adaptez ou vous dégagez". Soit exactement l'inverse de la reconnaissance des minorités culturelles. Il y a aussi une difficulté de la société dominante, pas seulement en Belgique : ceux qui sont en place ne veulent pas ouvrir la porte parce que ça veut dire une remise en cause du système et du pouvoir établi.
Comment éviter le piège de la communautarisation ?
Je prends un exemple. À Schaerbeek, il y a un service social musulman - le seul en Belgique - qui propose un accompagnement social aux musulmans, mais pas seulement : il y a aussi des Polonais et d'autres nationalités qui viennent y chercher de l'aide. Mais il n'est pas soutenu par les autorités publiques ! Dans une logique de dialogue interculturel, la commune ou la Région bruxelloise devraient, naturellement, financer ce type de service. Mais ça réclamerait de changer de lunettes. On en est loin ! Ca gêne les politiques. Mais c'est vers ça qu'il faut aller. On a trop perdu de temps.
"C'est un préalable au dialogue interculturel", insiste le président du Mrax.
A l'occasion de la Semaine d'actions contre le racisme, il lance un appel aux politiques.