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Flandre

Moins crispés, plus égocentriques

Pierre Gilissen

Mis en ligne le 19/03/2007

Les Flamands sont peu préoccupés par les questions linguistiques. Mais beaucoup plus tentés par un repli sur soi économique et financier.

Entretien

Retour sur une semaine de sondages flamands dans "La Libre" avec Vincent De Coorebyter, le directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp).

Quelle image globale de la Flandre retirez-vous de cette semaine de sondages ?

D'abord, la série de sondages confirme qu'il n'y a pas une seule Flandre. Bien entendu, on peut deviner la présence de groupes qui se positionnent de manière différente. Mais à travers l'ensemble des questions, on n'arrive pas, par exemple, à isoler un quart d'électeurs Vlaams Belang qui auraient toujours dans des proportions identiques des positions dures. Ainsi, 25 pc des sondés préféreraient qu'on en finisse avec les facilités, mais ils ne sont que 16 pc à vouloir que l'on arrête de parler français à la Côte. Les sondés envisagent les questions une par une sans se placer dans des blocs, par exemple, anti-francophones ou anti-belges.

Où en sont les forces centrifuges ?

On observe un grand contraste selon le type de sujet abordé. D'une part, il n'y a pas de grande sensibilité ou d'esprit offensif sur les questions linguistiques ou culturelles. Par contre, les positions sont beaucoup plus tranchées sur les questions économiques ou financières dans une logique de "chacun pour soi". Ainsi, ils ne sont que 11 pc à revendiquer l'indépendance de la Flandre. C'est moitié moins que le score prévisible du Vlaams Belang aux prochaines élections. En ajoutant ceux qui veulent davantage d'autonomie pour la Flandre, on arrive à un quart des électeurs alors que la totalité des partis flamands veulent de nouvelles compétences pour leur Région. Je mettrais quand même un bémol sur un des chiffres. Quand 51 pc des Flamands se déclarent pour une Belgique "unie", ce n'est pas la même chose que si on leur avait demandé "souhaitez-vous un retour à la Belgique unitaire ?" Si on leur avait demandé s'ils étaient d'accord de renoncer à l'autonomie flamande en matière d'enseignement et de culture et s'il fallait supprimer le parlement et le gouvernement flamands, je serais très étonné qu'on arrive à 51 pc de "oui".

Tout de même, pourquoi ce décalage entre le monde politique et la population ?

Que les partis soient plus offensifs que les sondés sur ces questions, c'est tout ce qu'il y a de plus normal. Quand on vote pour un parti, ce n'est pas parce qu'on adhère à la totalité de son programme. C'est parce qu'on préfère ce parti aux autres. On vote pour lui malgré certains points de son programme auxquels on n'adhère que très timidement, voire pas du tout. De leur côté, les partis ne reflètent pas la diversité de l'opinion : ils sont d'abord le reflet de groupes, de minorités agissantes qui sont les plus en pointe sur certaines questions. C'est normal que ce combat pour l'autonomie vive davantage au sein des partis que parmi la population, il ne faut pas s'en inquiéter.

Sur la question de l'immersion linguistique, par exemple, la population semble en complet décalage avec ses ministres.

Ce n'est pas si sûr. C'est peut-être juste un décalage entre une population qui envisage une mesure très concrète en se disant "pourquoi pas ?" et un monde politique qui n'a pas envie de s'engager sur des réformes difficiles à mettre en place. Il y a toute une série de questions pratiques qui se posent : il faudrait aller chercher des enseignants de l'autre côté de la frontière linguistique, leur donner un statut... Et je ne vois pas l'opinion publique flamande se lancer dans un bras de fer avec ses gouvernants sur cette question. Il ne faut probablement pas voir les réticences du monde politique flamand en la matière en termes de sensibilité linguistique, même s'il y a une part de loyauté par rapport à la cause historique flamande qui doit jouer chez certains.

Par contre, les réponses concernant la monarchie vous ont frappé...

On voit quand même une montée nette de la méfiance ou de la distance envers la monarchie en Flandre : 17 pc des Flamands, soit une minorité non négligeable, veulent sa suppression, et 24 pc souhaitent réduire son rôle. Cela fait 41 pc de Flamands pour qui le Roi devrait avoir moins de pouvoir qu'actuellement, alors qu'en réalité, il n'en a pratiquement plus.

Vous parliez aussi de "logique du chacun pour soi"...

Ce qui me frappe le plus, ce sont les chiffres sur l'emploi : 51 pc de Flamands pour une régionalisation totale; 62 pc pour des sanctions plus lourdes en cas de refus d'emploi et 46 pc pour une limitation des allocations de chômage dans le temps.

On voit une opinion publique flamande au moins aussi en pointe que les partis politiques sur ces questions-là. Seul Open VLD se prononce périodiquement pour la limitation des allocations de chômage dans le temps. Le SP.A, le CD & V et Groen ! sont contre. A Bruxelles et en Wallonie, vu les taux de chômage élevés, on peut comprendre que certains se demandent s'il n'y en a pas qui profitent du système, mais en Flandre, avec un taux à 7 pc, c'est forcément assez marginal. Quand on voit qu'il y a presque une majorité de Flamands qui estiment que la Wallonie vit aux crochets de la Flandre, on peut supposer que les Flamands qui prônent la régionalisation de l'emploi souhaitent contraindre les francophones, qui travailleraient alors avec des enveloppes fermées, à être un peu plus contraignants à l'égard de leurs propres chômeurs.

Pourrait-on affirmer comme certains que, si la Wallonie se redressait, ce serait la fin du contentieux communautaire ?

En tout cas, on échapperait au débat principal de l'heure qui est celui sur l'emploi. La Flandre n'est pas engagée dans un combat nationaliste : elle se préoccupe du problème de ses entreprises qui n'arrivent pas à embaucher. C'est une revendication très récente liée à une modification de la conjoncture sur le marché de l'emploi.

Quand le gouvernement d'Yves Leterme s'est mis en place à l'été 2004, elle ne figurait même pas à l'agenda. Le SP.A admet qu'il y a un autre scénario possible qui serait de mieux faire fonctionner le fédéral, et Open VLD refuse d'énoncer des revendications institutionnelles. Ce que les Flamands disent, c'est que pour eux, c'est le sujet de préoccupation numéro un et que cela, les francophones doivent l'entendre. Pour le reste, tout reste très ouvert.

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