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Visite en territoire conquis

jean-françois jourdain

Mis en ligne le 31/05/2007

Yves Leterme déteste les bains de foule et les campagnes électorales. Cela ne l'empêche pas de rendre une visite de courtoisie à un collègue du "parti frère".

reportage

Yves Leterme n'est pas vraiment facile à approcher. A entendre son cabinet, il ne participe pas à la campagne électorale, ne tient pas de meeting et jusqu'il y a peu - même si cela ne trompait personne - il n'était même pas candidat ! Raison de plus pour aller le suivre lors de la visite de courtoisie qu'il a rendue à son collègue (car comme lui, il a l'agriculture dans ses attributions) et ami Benoît Lutgen dans la verte province de Luxembourg.

L'après-midi commence à Marloie, au Centre d'économie rurale, où travaillent 128 personnes, et bientôt 10 de plus nous assure-t-on, et qui permet à de nombreuses entreprises de fonctionner grâce à ses labos d'immunologie, de pisciculture, de virologie animale, d'hormonologie... Yves Leterme, cravate rouge et bleue rayée, costume noir, chemise bleu clair, arrive à l'heure, serre quelques mains dont la nôtre, et s'installe pour une brève conférence de presse en compagnie de son hôte. Très vite, on comprend que ces deux-là se connaissent bien. D'ailleurs - ils en sont fiers tous les deux - depuis qu'ils collaborent, la Belgique n'a plus jamais dû s'abstenir au Parlement européen, faute de consensus entre les ministres régionaux. Lutgen lance des fleurs le premier : "La Flandre est notre premier client et notre premier fournisseur". Yves Leterme renvoie l'ascenseur en encensant la Foire agricole de Libramont, à laquelle il a rendu visite l'an dernier et ne manque pas de faire observer, conformément à son credo personnel, que la régionalisation de l'agriculture est un exemple de transfert de compétence réussi. "Les besoins sont très différents dans les deux Régions. Il y a deux fois plus d'espace et deux fois moins de population en Wallonie, on élève davantage de porcs et de légumes en Flandre et de vaches en Wallonie... Cela ne nous empêche pas de garder un oeil attentif aux besoins du pays. C'est une situation d'où tout le monde ressort gagnant." Même si, concède-t-il, la pêche maritime est plutôt du ressort de la Flandre. Premiers sourires dans l'auditoire.

Leterme assiste ensuite à une présentation du centre en présence du personnel. Le bourgmestre de Marche, André Bouchat (CDH), déclare : "J'y invite déjà le futur Premier ministre". Leterme se retourne vers Lutgen en souriant, mais ne pipe mot. "Marloie a une très bonne réputation en Flandre, et je voulais m'en rendre compte personnellement", renvoie-t-il la balle plus tard. "Il est important de rétablir la confiance de la population dans l'agriculture, car elle n'a pas bonne presse depuis les crises alimentaires", fait-il observer. L'auditoire est évidemment conquis. Le ministre-Président termine son tour du propriétaire en visitant la banque de colostrum du centre. Ce premier lait de la vache est particulièrement riche en micro-éléments. "Le colostrum, c'est bon pour les chèvres ?", interroge soudain Yves Leterme. "Oui, bien sûr, mais ne leur donnez pas tout le paquet", lui répond le vétérinaire responsable de la banque. Eclats de rire : il paraît que le colostrum accélère le transit intestinal, ce qui n'est guère évident pour le citadin que nous sommes. Oh oh, Monsieur le ministre-Président a des bêtes à la maison. "Oui", nous confirme Miet Deckers, son attachée de presse. "Et des poules aussi."

L'étape suivante conduit les excellences à Bastogne, aux abattoirs Veviba. Heureusement qu'on a l'adresse, car le chauffeur du ministre trace comme un malade sur la N4 : 160 à hauteur de Ste-Ode, 110 à l'entrée de Tenneville où la vitesse est limitée à 70. Comme dans toute la Flandre, d'ailleurs, mais en Flandre, il y a des radars...

Dans Veviba, il y a "ba" pour Bastogne, mais aussi "ve" pour Verbist. La maison est d'origine flamande. "Pourquoi les agriculteurs flamands viennent-ils faire abattre leur bétail ici ?", demande Leterme, très intéressé. Question de prix et de spécificité, paraît-il. Veviba est très fier de ses 2 650 palettes de congélation et est beaucoup axé sur la grande distribution. L'entreprise a triplé son personnel en 10 ans. "Quel est le taux de chômage dans la région ?", se renseigne le ministre-Président. "9 pc", répond Lutgen. "Ah, c'est comme en Flandre ? C'est bien, ça", souligne Leterme, ravi de son petit effet et avalant quelques rasades de champagne.

La visite de l'usine s'entoure d'un luxe de précautions : il faut revêtir une combinaison isolante, littéralement de la tête aux pieds et se désinfecter à l'entrée. On ne badine pas avec l'hygiène chez Veviba. "Si j'étais en campagne, je resterais en Flandre. Ici, on ne peut pas voter pour moi", répète inlassablement Leterme aux télévisions. N'empêche que même sans les voix des Luxos, il est important de soigner son image de marque pour ne pas être considéré comme imbuvable.

Etape suivante : Attert, le fief de Josy Arens, qui a été son voisin au Parlement. La visite est courte mais chaleureuse. En route vers un "village senior"' en construction, on gravit une petite côte que le ministre-Président, veston sur l'épaule, escalade d'un bon pas. "Pourtant, il ne fait presque plus de sport", assure Miet. Mais il a fait du vélo, paraît-il. Vient le moment de prendre des photos, dos à dos avec Lutgen. "Attention, hein, j'ai un couteau !", plaisante Leterme. Visiblement, celui que certains considèrent comme l'incarnation du diable veut donner une image enjouée. Autre exemple de l'humour ministériel lorsqu'on lui fait remarquer que la rainette arboricole peuple les étangs du Grand-Duché, mais qu'on aimerait à Attert qu'elle passe la frontière. "Pour des raisons fiscales, peut-être ?"

Josy Arens ayant offert un buffet campagnard simple et délicieux, arrosé de pinot noir, le soir n'est plus loin lorsque l'escorte ministérielle repart, toujours à vive allure, vers Bastogne où cette fois une rencontre est prévue avec quelques centaines d'agriculteurs. Au passage, il nous serre la main pour la troisième fois de la journée - cette manière mi-amusante, mi-exaspérante des politiciens de serrer la main de parfaits inconnus.

"Beaucoup de gens se font une idée d'après ce qu'écrivent les journaux. Un peu d'espace pour une gestion réciproque ne signifie pas le séparatisme", tente de rassurer Yves Leterme. "D'ailleurs, il y a plusieurs Wallonies. Il y a Mons-Borinage et Charleroi, mais aussi Namur-Luxembourg et le Brabant Wallon..." On laisse deviner aux lecteurs qui dans son esprit est le bon et qui le méchant.

Devant les fermiers réunis, Yves Leterme se montre plutôt à l'aise. A la tribune, où il sirote deux bières, son français est excellent, mais il vérifie à tout bout de champ chez Benoît Lutgen "si on dit bien ça comme ça en français". Et il a décidément pris le parti de faire rire : "Avant, il y avait plus de cochons que de Flamands, maintenant il y a plus de Flamands que de cochons", ou encore : "Un des grands mérites de Benoît Lutgen est d'avoir succédé à José Happart".

Yves Leterme s'en va vers 21h25 (c'est vrai que même à 160 à l'heure, Ypres c'est loin !), non sans signer un autographe à un jeune supporter... flamand. "Je suis un peu atypique, je l'admets", dit-il en guise d'au revoir. On ne le démentira pas.

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