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politique

50 jours d'horloge à l'arrêt

Paul Piret

Mis en ligne le 30/07/2007

Un informateur a consulté, un médiateur a lié, un formateur négocie. Tout est-il ainsi accompli, ce lundi, au jour J + 50 après le 10 juin ? Non, rien n'est fait !

Récit

Amis juillettistes, bonjour. On vous plaint. À peine extirpés des bouchons du week-end, catarrheux ou cramoisis selon les cas, acculés à remonter au turbin, au moins, vous comptiez sur un gouvernement fédéral tout beau tout neuf, débordant d'enthousiasme, proche des-vrais-soucis-quotidiens-des-gens, porteur d'un grand projet national, arrangeur d'un compromis qui scinde BHV sans vraiment le scinder, preneur et soutien d'un fédéralisme belge harmonieusement réajusté en quelques compétences plus homogènes (version néerlandophone) et plus cohérentes (version francophone) ? Oubliez ça. Ni gouvernement, ni projet, ni harmonie.

Vous étiez pourtant partis l'esprit dégagé. Vous vous souveniez du 10 juin, du CD & V/N-VA triomphant en Flandre, du MR "déplaçant le centre de gravité" en Wallonie en y dépassant le PS. Dès le lendemain, les horizons belgo-belges s'éclairaient. Johan Vande Lanotte reléguait le SP.A dans l'opposition, tuant les tripartites tour à tour traditionnelle, Arc-en-ciel et Olivier (des camarades lui reprocheront d'avoir été trop vite - à moins que ce fût d'avoir lu les résultats plus vite qu'eux). Didier Reynders, lui, poussait à une coalition orange-bleue (des socialistes le lui reprocheraient aussi - alors qu'il ne fallait pas nécessairement être président du MR pour calculer que c'était la seule bipartite possible et l'attelage dont pas plus d'un coalisé, le VLD, avait perdu des plumes).

L'audit de Reynders

Vous avez encore suivi la suite, amis juillettistes. Ledit Reynders, incontournable informateur, convoquant ostensiblement sous les ors rénovés des Finances 450 interlocuteurs et 36 caméras. Il n'y a que l'amicale des colombophiles de Couillet-Queue qu'il n'aura pas reçue, ont à peu près ricané des jaloux. Bac à sable, ont répété des Flamands. Son rapport de consultance sur la maison-Belgique sorti, Yves Leterme le juge "lacunaire" et Joëlle Milquet n'y voit qu'un simple état des lieux. Pourtant, jure-t-on, Reynders lui a offert des fleurs. Elle réserve les siennes pour les écologistes. Qu'elle tente de convaincre à rejoindre la joute... en les traitant d'irresponsables. Il n'y a pas de rapport, mais le Roi, lui, se fracture le col du fémur (bien du fémur, chère Ophélie).

Amis juillettistes, voici du plus neuf. Le 4 juillet, au jour J + 24 après les élections, Reynders clôture sa mission. Le lendemain, qui le Roi nomme-t-il à une fonction intermédiaire ? Qui déboule tête baissée, soufflant comme une chaudière d'avant génération verte ? Butor au dehors mais si fortiche en dedans ? Oui, Jean-Luc Dehaene, le plombier des canalisations bouchées désespérées !

Notez l'intitulé de la fonction : médiateur et négociateur. Médiateur : proche d'une information. Négociateur : proche d'une formation. Quitte à jeter de l'ombre sur Reynders a posteriori et sur Leterme par anticipation. Dehaene est le facilitateur, le liant, dont les deux autres n'auraient pu endosser le rôle.

Dehaene en fuite

Le Premier ministre déchu de 1999 reconsulte. Tous azimuts. Le 10 juillet, il annonce à son tour que l'orange bleue est "la plus plausible". Au MR, on rigole en douce. "Soyez fair-play !", leur demande Milquet. "Assez d'états d'âmes, parlons politique !", lui réplique Reynders, par Pierre-Yves Jeholet interposé. Tandis qu'au 11 juillet flamand, le front sacré se reconstitue sur BHV et les résolutions du Parlement nordiste. Vous regrettez d'être revenus, amis juillettistes ? Attendez.

Dehaene aurait bien poursuivi ses "réunions en tous genres", déployé ses "trucs et ficelles" jusqu'à la Fête nationale. Mais il lui devenait difficile de poursuivre sans frustrer le futur formateur. Lequel commencerait à négocier en douce, en parallèle. La fin se précipite, inattendue, tard le dimanche 15, au jour J + 35. C'est tout juste si Dehaene ne doit pas sortir par un soupirail du château du Belvédère, pour ne pas télescoper Leterme nommé formateur.

Le lendemain, le CDH même convient qu'il faut travailler sur de l'orange-bleu. Confirmation : Dehaene a bien huilé les relations - tissées de méfiance, d'ignorance, d'incompatibilités institutionnelles - entre CDH et CD & V ("la famille chrétienne-humaniste-nationaliste", dit le MR pour agacer ceux d'en face) et contribué à dégeler un CDH perturbé par des résultats et un scénario contraires à ses attentes. De son côté, un jour peut-être Leterme se mordra-t-il les doigts d'avoir emprunté une voie pas encore assez dégagée. En attendant, le leader flamand re-reconsulte. A Val Duchesse. Tout un symbole : l'espace est clos et cadenassé comme la situation; il porte l'empreinte de l'Etat-CVP, fût-il devenu un CD & V qui croit en un autre Etat.

Allons-z'enfants

Il faut attendre le 14, pardon, le 21 juillet pour que le formateur fasse sensation. À son entrée au Te Deum, la RTBF lui demande de chantonner la Brabançonne. Leterme entonne... la Marseillaise. Humour particulier, justifieront des Flamands. Provocation insupportable, s'indigneront des francophones qui croient qu'il l'a fait exprès. Ce ne doit être ni l'un ni l'autre, mais la bévue d'un homme pris au dépourvu, mal à l'aise face à un journaliste francophone. Elle est en tout cas révélatrice. Et inimaginable ailleurs. Faut dire, est-il tant de pays au monde, hormis ceux que ravagent des guerres civiles, dont on s'interroge toutes les trois semaines sur la survie ?

Fausse note, vraie note

La gaffe est assez décoiffante pour envahir YouTube; enrageante pour que son auteur profère des menaces à qui le chercherait (!); dérangeante pour qu'il présente des excuses (mais pas en français); et sans doute perturbante pour qu'à l'improviste, le dimanche 22 au soir, il convoque pour la première fois ensemble les présidents des partis oranges et bleus. Histoire de leur remettre sa note de formateur et de tenter de détourner l'attention.

Pour l'attention, c'est raté; pour la note, c'est réfrigérant. "Il peut toute la réécrire", sanctionne Reynders. Dont les copains VLD sont à peine moins raides : "Trop vague", résume Bart Somers. Milquet soupire : "Il reste beaucoup de travail". Mais après 44 jours d'observation, pendant lesquels on n'aura cessé de s'épier, se défier, se méfier, le mardi 24, les négociations commencent. À couteaux toujours tirés, budgétaires et autres : dès le lendemain soir, libéraux et Leterme annoncent un allégement fiscal; le CDH conteste. Il leur faut toute la matinée du jeudi pour se mettre d'accord pour dire qu'il y a accord sous réserve d'accord. À ce train-là... Et on n'a pas encore abordé "le communautaire", niché partout dans la note Leterme, avec à l'affût Bart De Wever, le président de la N-VA, qui "tient" le CD & V comme il tiendra la future possible majorité !

Wallons-z'enfants

Amis juillettistes, notre tour de zwanzes se boucle ici. Presque. Le 19 juillet, en d'autres contrées, en Région wallonne, son président Di Rupo installe Rudy Demotte aux manettes de l'Elysette. Le Flobecquois aura fort à faire pour imprimer sa marque en une quinzaine de mois, gérer l'écartèlement du CDH, ménager les Liégeois Marcourt et Daerden en pétard corsé. Si ce n'est pas la Wallonie qui gagne, c'est celle qui bouge. Enfin, quand elle rentrera. Fin août. Leterme I sera-t-il alors en piste ? Pas un coureur ne parierait un "pot belge" là-dessus ! Au fait, le record de nos crises (147 jours en 1987-88) serait battu le 5 novembre.

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