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crise politique

L'Abécédaire de la crise

Martin Buxant et Francis Van de Woestyne

Mis en ligne le 05/11/2007

Le tour de la crise en 26 lettres.

Albert II. Triste privilège que d'avoir connu la plus longue crise politique de l'histoire de la Belgique. Le Roi règne mais ne gouverne pas. N'empêche, c'est en en ces temps troublés que le Souverain est sans doute le plus sollicité sur le plan politique. Il s'est livré de bonne grâce à toutes les facéties imaginées par les partis politiques, en son château du Belvédère, rentrant dare-dare de Châteauneuf de Grasse ou... à la clinique Saint-Jean. Informateur, négociateur-médiateur, éclaireur-explorateur, formateur : le Palais a pratiquement épuisé toute la panoplie des qualificatifs. Et dire qu'on remettra peut-être cela en 2009 !

Bart. Ecrire que, de Arlon à La Panne (excuseer : "De Panne"), le président de la NV-A, Bart De Wever, est désormais connu comme le loup blanc relève de l'euphémisme. Le leader séparatiste flamand manie le Français a la quasi-perfection, se plaît à laisser couler mythes et vérités qui circulent autour de sa personne. L'Anversois a rapidement pris goût au jeu des piques et petites phrases pigmentant la négociation. Parfois, il dérape. Notamment en remettant en cause les excuses prononcées à Anvers par le maïeur Janssens à l'endroit de la Communauté juive. Intelligent, habile orateur, De Wever entretient des rapports flous avec la frange la moins fréquentable du mouvement flamand. Papa d'une petite Liesbet depuis le 17 octobre. A noter : un autre Bart (Somers, Open VLD) est assis à la table des négociations.

Cartel. C'est la Maison commune des Vandeurzen, Leterme et autres De Wever. Une auberge espagnole ? Non, répond Leterme puisque nous avons refusé l'accès de la boîte au populiste Jean-Marie Dedecker. Propulsé en tête des hits-parades lors du scrutin du 10 juin dernier, le cartel est hanté par la perspective de se voir sanctionner s'il n'honore pas les lourdes promesses communautaires qu'il a faites. Et, à ce jeu-là, la N-VA rappelle à l'ordre le CD&V lorsque celui-ci tente des ouvertures trop généreuses. Le cartel, soucieux d'asseoir son capitaine Leterme dans le fauteuil de Premier, a enchaîné les rôles de premiers plan depuis la fin de la mission de Didier Reynders comme informateur. Signe distinctif : la génération montante des radicaux flamands éclipse les pragmatico-participationnistes de la famille.

Drapeaux. L'étendard belge est devenu tendance - surtout à Bruxelles, un peu en Wallonie, et quasiment pas en Flandre - comme talisman contre cette crise qui se prolonge On se souvient d'un négociateur francophone optimiste qui, courant septembre, tonitrua (lorsque les micros étaient fermés) un "les braves gens peuvent ranger les drapeaux au placard, la crise est finie" . Deux mois plus tard, le libraire de Woluwe, à Bruxelles, continue d'écouler ses drapeaux comme un boulanger vend ses croissants le dimanche matin.

Explorateur. Est-ce ce rôle-là que l'Histoire retiendra d'Herman Van Rompuy ? Ou celui d'éclaireur, version flamande ? En tout cas, H (comme il signe ses SMS) a démontré que Jean-Luc Dehaene n'était pas le seul homme d'Etat au CD&V. Loué, admiré par les francophones, le "Sphinx" ne s'est pas fait que des amis en Flandre ni dans son propre parti où désormais, pour être un bon Flamand, il faut nécessairement nier les réalités ou nier l'avenir de la Belgique.

Facilités. Mon bon Monsieur, ces 150 000 francophones vivant en territoire flamand aux abords immédiats de la capitale sont la cause de bien des maux de tête pour les négociateurs de l'orange bleue. Côté flamand, on veut sabrer dans les facilités linguistiques accordées aux francophones. Côté francophone - en gros - on exige, Olivier Maingain (voir "Pitt-bull") en tête, l'extension de ces "facilités" en cas de scission de l'arrondissement de BHV.

Grilles. Elles sont noires, elles sont hautes, et elles rendent bavard les grilles du domaine de Val Duchesse. C'est dans ce domaine bruxellois que le formateur (première version) a tenté un round orange bleue : échec cuisant. Les boxeurs entraient et sortaient du domaine (à pied, en Renault Espace,...) distillant confidences et petites phrases assassines aux reporters agglutinés aux grilles du domaine. Ce qui a considérablement pourri l'atmosphère autour de la table des négociations. D'où le choix de Leterme (seconde version) de négocier depuis le Parlement.

Horreur. Comment faire reculer les revendications flamandes ? En leur rappelant que l'orange bleue ne dispose que d'une majorité des deux tiers, pardi, insuffisante pour approuver une réforme de l'Etat ! Cette réalité, il a fallu trois mois pour que le CD&V et la N-VA s'en rendent compte. Dès lors, les francophones n'ont eu d'autre issue, en plein coeur de l'été, que de founir aux négociateurs flamands une "liste des horreurs", à savoir la riposte francophone : référendum dans la périphérie, extension des limites de Bruxelles, fin de la double majorité qui protège les Flamands à Bruxelles, etc. Somers, Vandeurzen et De Wever en font encore des cauchemars...

Irritable. Parmi les négociateurs, il y a les obstinés (presque tous), les calculateurs (presque tous), les patients (presque tous), les fatigués (pas tous), les dépressifs (pas tous) et les irritables : le champion, toutes catégories, est assurément Patrick Dewael, (VLD) , qui n'avait sans doute croisé sur son chemin une femme aussi inflexible ou têtue (c'est selon) que Joëlle Milquet. "Monsieur Colère" se souviendra longtemps de "Madame Non".

Jean-Luc. On l'avait retrouvé avec un certain plaisir, début juillet, lui qu'on dit planqué, collectionneur de beaux mandats. Il a déboulé avec la même passion, la même ferveur, la même habileté. Mais son parti de têtes brûlées, flairant le compromis trop tôt ou trop cher, l'a jeté comme un malpropre. On dit qu'il est toujours là, dans l'ombre, comme Herman Van Rompuy. Mais tout accord qui porterait griffe serait jugé suspect en Flandre. Quel gâchis.

Kenya. La faune politique belge est-elle aussi riche que la faune du Kenya ? Didier Reynders a eu quelques heures pour comparer les deux. Chez nous aussi, il y a des gazelles, des éléphants, des lions, des vautours, des flamants, des gorilles, des crocodiles. Dès lors, pourquoi partir si loin, pour trois petits jours ? Parce que là, au moins, il était certain de ne pas croiser la mouette de la mer du Nord ?

Louis. Il aurait beaucoup aimé joué un rôle dans cette crise, Louis Michel, persuadé qu'il a encore et toujours le talent pour réconcilier francophones et Flamands. Mais le président de la Commission européenne a estimé que cela eut été incompatible avec sa fonction de Commissaire européen. Et de toute manière, le MR n'en voulait pas. Même depuis son exil doré à l'Europe, Louis Michel suit toujours de très près l'évolution de la crise politique, grâce aux excellents contacts qu'il a conservés avec un certain Guy, Guy Ver-hofstadt. Louis n'a pas totalement renoncé à un rôle belge : on verra en 2009.

Miserie Miserie. Longtemps, à n'en point douter, l'exclamation de Pieter De Crem lui collera à la peau. Lors d'une mémorable séance de la commission de l'Intérieur, son président, le CD&V Pieter De Crem, partit d'un "Miserie Miserie", pris au dépourvu par les assauts de l'extrême droite flamande pressée de faire voter la scission de l'arrondissement de BHV. Les micros étaient restés ouverts et Pieter De Crem l'ignorait. Bref, De Crem fut rapidement surnommé "De Rem" (le frein) pour sa propension a déployer des artifices en vue d'éviter un vote en commission, un vote qui signifierait la mort clinique de l'orange bleue. Là, avant la séance du 7 novembre, l'ambitieux De Crem a prévenu : "J'ai peut-être été Pieter De Rem mais je risque aussi bien d'être Pieter De Stem" (NdlR : celui qui laissera voter). A bon entendeur...

Non, Madame ! C'est "LA" révélation de ces 148 jours de crise politique (peu importe dans quel sens le terme "révélation" est pris). La présidente du CDH Joëlle Milquet, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, ne lâche rien. Aux manettes du parti petit Poucet de la coalition, elle mégote, chicane, argumente, et s'énerve sur la moindre virgule des documents qu'on lui présente. Harcelée par les "tontons flingueurs" de l'Open VLD, elle tient bon. Et menace de ne pas entrer au gouvernement et de placer une autre casquette CDH comme vice-Premier ministre orange.

Onbespreekbaar. La locution favorite de quelques durs-à-cuire au Nord du Pays pour évoquer les points sur lesquels ils ne transigeront pas face aux francophones. A ranger dans ce sac : l'extension du territoire de Bruxelles en cas de scission de BHV.

Pitt bull. Ou quand Eric Van Rompuy dérape. Comparer Olivier Maingain, le président du FDF, à un Pitt bull, c'est ni plus ni moins, une injure. Il aurait dit cela d'un allochtone, la question aurait été immédiatement portée devant le Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, voire devant les tribunaux. Les Flamands, et certains francophones, n'apprécient pas toujours les "sorties" d'Olivier Maingain qu'ils considèrent comme un provocateur. Ne défend-il pas pas, simplement, à sa manière, les convictions francophones qui sont les siennes ?

Quoi de neuf au PS ? Au lendemain du 10 juin, Elio Di Rupo, a tiré les leçons de sa cuisante défaite. Il a, enfin !, pris des sanctions à Charleroi et a mis fin à cet horrible cumul (parti, région, ville) qui paralysait son action. Réélu à la présidence du PS, il a les coudées franches pour rénover son parti. Que c'est long ! Mais l'opposition, cela s'apprend. Cette génération de mandataires socialistes ne l'a pratiquement jamais connue puisque cela fait 20 ans que le PS gouverne. Di Rupo doit donc apprendre ce nouveau métier qu'il délègue en partie à Laurette Onkelinx, plus encline à s'opposer.

Reynders. Le 10 juin, il a réussi un pari (auquel, sincèrement peu croyaient, même dans son parti) : faire du MR, la première force politique à Bruxelles et en Wallonie. Il a savouré chaque minute de sa mission d'information, rêvant sans doute qu'elle se mue en mission de formation. Car il n'a jamais caché son ambition et son appétit pour le poste de Premier ministre. Mais c'est sans doute encore un peu trop tôt. Il devra sans doute s'accommoder d'un chef de gouvernement, Yves Leterme, dont il se méfie et qui n'a pas, à ses yeux, toutes les qualités requises pour la fonction.

Suiker (une, deux, voire trois cuillerées). Avec son habituel air de ne pas y toucher, le président de la N-VA a proposé, en direct à la télévision flamande, "quelques cuillerées de sucre" pour les francophones afin de faire passer l'amère pilule de la scission de BHV. Le soir même, le baron séparatiste remballait ses cuillerées face aux radicaux flamands fustigeant une proposition qui n'avait pas lieu d'être : ce sera sans sucre cette scission. Le lendemain, pour enfoncer le clou, le Belang déversait 250 kilos de sucre devant le siège de la N-VA à Bruxelles. "Pour qui ce type nous prend-il , a flingué la très remontée Laurette Onkelinx, on n'est pas des chiens, on ne va pas faire le beau pour un petit sucre."

Trous budgétaires. Hocus, pocus... Chacun a son opinion sur la situation budgétaire de la Belgique. A écouter le CDH et le CD&V, il y aurait des trous budgétaires partout, des ardoises à apurer dans plusieurs départements et l'équilibre n'aurait été acquis ces dernières années que grâce à des artifices (one shot, vente de bâtiments, titrisation, reprise de fonds de pensions) dont le gouvernement Verhofstadt aurait usé et abusé. Relax, rien de tout cela, affirme Didier Reynders : depuis 8 ans, la situation est assainie, le budget est en équilibre. Ce qui n'était jamais arrivé depuis que le petit Didier a vu le jour, il y a près de 50 ans.

Ultimatum. A ne pas confondre avec "pronostics". Ceux-là, Didier Reynders les aligne, façon Tiercé, et a ainsi vu des gouvernements se former au 21 juillet, à la fin des grandes vacances, à la Toussaint. Voire aux fêtes de fin d'année. Rayon ultimatum, il y en a de plusieurs sortes. Type Pitt-bull Maingain : "Je quitterai la table si les bourgmestres de la périphérie ne sont pas nommés." Ou flamand : si rien ne se dessine d'ici le 7 novembre, nous voterons la scission de BHV en commission de l'Intérieur.

Vote. Il y a le vote du 10 juin dernier, d'abord, où le cartel et le MR ont tout écrasé sur leur passage. Il y a le vote sur BHV à la Chambre, ensuite (lire à "Miserie Miserie"). Enfin, il y a Marino Keulen, ministre flamand de l'Intérieur, qui vient de conseiller aux communes de ne pas se débarrasser trop vite de leurs appareils de vote. Alors, on retourne aux élections, Marino ?

Whisky. Il y a quelques années, à la Chambre, certains hommes politiques se faisaient apportés, à leur banc, un thé spécial... à savoir un whisky dans une tasse normale. Lors des négociations parfois ardues de l'orange bleue, l'un ou l'autre membre de la délégation VLD n'ont pas pris autant de précaution pour écluser le breuvage ambré. Certains soirs, pour tenir le coup, ils ont carburé au whisky, histoire de se donner plus d'aplomb ou plus de courage face à des "non" répétés.

X Monsieur X. C'est peut-être l'hom- me qui a manqué à cette négociation. Une espèce de super homme (ou femme, évidemment) d'Etat qui se serait placé(e) d'emblée au-dessus des partis et des Communautés et qui aurait, par son imagination et le respect qu'il(elle) suscite, forcé un accord rapide, équilibré, transparent. Pas uniquement braqué sur les problèmes communautaires mais aussi, surtout, sur les problèmes concrets, quotidiens des citoyens francophones, flamands, germanophones. On peut penser que cette génération d'hommes et de femmes a vécu... ou qu'elle est encore à venir.

Ypres. On l'entend d'ici, notre formateur Yves Leterme, ânoner que pour un petit gars du Westhoek, il ne comprend pas toujours la presse de la capitale. Plutôt qu'à "Ypres" on aurait pû le caser à "W" tant sa West-Vlaanderen lui tient à coeur. C'est d'ailleurs à la "Gazet van West Vlaanderen", qu'en pleine traversée du désert - alors qu'Herman Van Rompuy est explorateur, qu'il choisit de confier ses états d'âme. Soit. Ne cherchez pas Yves Leterme le lundi soir : il assiste au conseil communal de la ville dont il est l'enfant chéri. Leterme formateur (seconde version) a assurément pris du galon et de la carrure, mais sera-ce assez pour endosser le costume tant convoité de Premier ministre du Royaume ? A voir.

Zen. Ce pourrait être la fausse "coolitude" de Jo Vandeurzen déambulant sur un trottoir de la rue de la Loi alors que l'on sait le Limbourgeois dévoré par le stress. Ce pourrait être l'amiral Flahaut qui, tandis que l'orange bleue négocie, accumule les prises d'eau (trou dans le budget Défense, voyage controversé au Congo,...) mais assure "rester zen" . Ce pourrait être, aussi, l'iceberg Didier Reynders qui, alors que les esprits s'échauffent et le ton monte, à la table des négociations orange bleue, demeure d'un calme olympien.

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