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Guy Spitaels : "Nous savions où nous allions"

Francis Van de Woestyne

Mis en ligne le 05/11/2007

L'ancien président du PS, informateur en 1987-88, raconte comment il a vécu ces 148 jours de crise. Gérard Deprez et lui-même étaient très unis. Et l'imagination de Jean-Luc Dehaene était sans bornes. Le CVP était très crispé : il a fallu "user la bête". A présent, dit-il, la faille est peut-être plus profonde.

Entretien

Quel rôle précis avez-vous joué dans la crise politique qui a suivi les élections du 13 décembre 87 ?

Ces élections nous donnent 44 pc en Wallonie, résultat peu habituel. Pour la première fois depuis 1936, la famille socialiste est la première famille politique du pays. Comme, de toute évidence, le PS est le vainqueur de l'élection, le roi Baudouin me désigne comme informateur le 18 décembre. Il me prie de prendre tout mon temps, sachant que la situation est difficile car le CVP a enregistré un recul assez fort. Dans le rapport au Roi que je remets le 4 janvier, je préconise une alliance sociale-chrétienne-socialiste que je souhaite mais dont je ne suis pas certain. Après 7 ans de gouvernement Martens-Gol, le temps de l'alternance est venu.

L'alternance avait-elle été préparée ?

Pendant le deuxième Martens-Gol, il y avait eu un rapprochement entre Gérard Deprez et moi-même. Il sentait que, vu l'ampleur des manifestations contre ce gouvernement, un parti du centre devait faire bouger le balancier. Cependant, ce n'est pas acquis. Stratégiquement, je négocie avec Ecolo et le FDF les exécutifs régionaux et communautaires, opérant une pression sur le PSC qui, de fait, nous rejoints. Le 2 février, j'ai un accord régional PS-PSC-FDF tandis que fin janvier, élément très embêtant, il y a un accord entre le CVP et le PVV pour l'exécutif flamand, qui rompt le parallélisme.

Quand Jean-Luc Dehaene fait-il son entrée ?

Willy Claes qui, à ma suite, avait été chargé d'une mission d'information, est déchargé le 24 janvier et le Roi convoque Jean-Luc Dehaene qui lui dit : "Sire, donnez-moi 100 jours". Il en mettra effectivement 106.

Quel était le climat communautaire ?

Très dur, très tendu. Comme informateur, j'avais reçu Frank Swaelen, le président du CVP, qui avait été cassant, alors que c'est un charmant garçon. Jean-Luc Dehaene réussira à faire éclater l'accord CVP-PVV et à faire entrer, à la proportionnelle, le SP et la Volksunie. Je tiens à lui rendre hommage. C'est le seul homme politique flamand que j'ai invité dans mon hôtel de ville pour lui remettre un coq, un coq authentique enlevé d'une église. Je tenais à lui témoigner un sentiment d'estime, voire d'admiration : il avait une imagination sans bornes.

C'est Wilfried Martens qui sera Premier ministre...

Oui. Il était très difficile, pour le CVP, de faire le contraire, de dire ce qu'il avait dit et de gouverner, quand même, avec les socialistes. Dehaene avait une proximité avec le MOC. Martens avait un meilleur profil. Je pense qu'il y a eu un dîner, à Anvers, au cours duquel les huiles du CVP ont décidé que Martens devait "se sacrifier" et être à nouveau Premier ministre. Il y a eu aussi, je crois, des pressions du Palais.

Vous avez eu quelques difficultés avec José Happart...

Oui. Après l'accord, José hausse le ton et tient un congrès de son mouvement auquel, curieusement, Louis Michel se rend. Happart voulait nous conduire où je savais bien qu'on ne pouvait pas aller, à savoir une modification de la frontière linguistique. Pourtant, nous avions obtenu le changement de statut promis : le régime spécial, la présomption de connaissance de la langue irréfragable pour les élus directs. José a essayé de faire capoter le système. Dès lors, je disparais le 26 avril, demandant qu'on dise qui décide au PS. Cools vient me voir. On bétonne. Et je reviens le 1er mai. On l'emportera, mais difficilement, au congrès de participation, par 60 pc.

Vous n'avez jamais douté de la réussite de M. Dehaene ?

Il fallait que le CVP gère sa défaite. L'entente ente Deprez et moi était telle qu'il n'y avait pas d'autre solution, côté francophone. Nous constituions un axe solide. Je garde de la collaboration avec Gérard Deprez une impression très positive. Il n'était pas très réaliste d'imaginer une faille entre nous. Il a toujours été loyal avec moi. Il élabore parfois des stratégies très compliquées alors qu'on peut faire les choses plus simplement. C'est un homme que j'apprécie pour sa correction et la clarté de sa pensée. Aujourd'hui, il y a sans doute moins d'uniformité de vision entre les deux principaux négociateurs francophones. Et une incertitude totale sur le jeu, côté flamand. Il y aura un gouvernement belge, oui. Mais payant quel prix et allant finalement où ? Je ne sais finalement pas.

Peut-on comparer les deux crises, 87-88 et l'actuelle ?

Dès décembre 1987, le PS, le PSC et le SP savaient où ils allaient. Pas le CVP : il a fallu "user la bête". Aujourd'hui, il y a une détermination pour la réalisation de l'orange bleue qui reflète le résultat des élections - l'alternance est un des prérequis de la démocratie - mais le blocage est toujours possible. On n'est toujours pas certain qu'un compromis communautaire interviendra. La faille est un peu plus profonde.

Pensiez-vous avoir négocié la dernière réforme de l'Etat ?

Non, je n'ai jamais eu cette naïveté. À l'époque, j'ai dit que j'étais devenu "plus socialiste et plus wallon". Aujourd'hui, je suis sans illusion. Je crois qu'il y aura un gouvernement belge. Mais je m'interroge : que veulent les acteurs du Nord ?

Négociez-vous hors caméra ou à coups de petites phrases ?

Nous étions beaucoup plus discrets. Je n'aime pas quand Elio Di Rupo dit "Sa majesté le Roi"... c'est too much. Mais je n'ai jamais dit au bureau du parti ce qu'il y avait dans mon rapport au Roi. Il y avait plus de retenue.

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