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"Tous les Belges ont perdu quelque chose !"
Grégoire Comhaire
Mis en ligne le 08/11/2007
Sous un ciel noir, lourd et morose à l'image de l'ambiance qui régnait au même moment dans les couloirs du Parlement, nombreux étaient les clients qui se pressaient mercredi après-midi vers les deux hypermarchés Carrefour et Delhaize, qui côte à côte, occupent le grand parking qui marque l'entrée de Crainhem.
Crainhem, commune à facilités de la périphérie bruxelloise qui, si la scission devient effective, marquera aussi le début de HV, laissant B à quelques centaines de mètres de là, du côté de la chaussée où les feux rouges sont encore peints en rouge et blanc. Sur le grand parking, la vie suit son cours comme à l'habitude. On parque sa voiture, vérifie la portière, cherche le jeton ou la pièce d'un euro dans sa poche pour le caddie, et se précipite vers la porte, parfois avec un gosse hurlant qu'il veut "s'asseoir dans la charrette !" Ce qu'il s'est passé il y a une heure au Parlement ? On n'est pas toujours au courant mais on n'est pas forcément surpris d'apprendre la nouvelle. "Alors, ça y est ? Ils l'ont votée ? Il fallait s'y attendre ! Depuis le temps qu'ils l'annonçaient...", nous déclare cet habitant. "Les Flamands ? Je n'ai jamais eu aucun problème avec eux. Je crois surtout que cette histoire de BHV est une sorte de revanche pour les Flamands !"
Revanche, c'est le mot qui revient dans toutes les bouches pour tenter d'expliquer ce qu'ici, on considère unanimement comme une absurdité. "Il y a cinquante ans que ce pays est en crise, explique cette habitante de Wezembeek-Oppem. "Quand on a viré les francophones de Louvain en 68, c'était déjà la même logique". Cette habitante de HV, qui craint à présent que la prochaine étape ne soit la fin des facilités. "J'ai peur que l'école francophone de ma fille ne doive fermer. Si c'est le cas, je devrai la scolariser à Bruxelles."
"Tout ça, c'est la faute des francophones !", lâche alors cette habitante néerlandophone. "Si tout le monde était bilingue, on n'aurait pas tous ces problèmes ! Et pendant ce temps-là, le prix du mazout augmente et on n'a pas de gouvernement pour s'en soucier." Une citoyenne, pour qui l'attitude des députés francophones qui ont quitté la salle pour refuser de participer au vote est comparable à celles des francophones de la périphérie qu'elle qualifie d'arrogante. "Ils sont en Flandre et ils refusent d'apprendre la langue du pays où ils vivent !", s'insurge-t-elle. "Moi, j'ai vécu quelque temps à Bouillon, et je n'ai pas exigé que l'on me parle en néerlandais. Je me suis adaptée."
Et de désigner le supermarché où elle s'apprête à entrer, où dit-elle, aucune caissière n'a jamais été capable de lui parler dans sa langue. "Il ne manquerait plus qu'on nous oblige à passer un examen de flamand pour travailler !", réagit violemment cette employée du magasin, elle aussi habitante de Crainhem. "Si ça continue comme ça, c'est le pays qui va éclater !"
Une crainte que partage son collègue, en train de griller une cigarette devant la porte. "Ça finira bien par arriver, je crois que c'est inéluctable." La séparation, un sujet tabou que l'on préfère ne pas aborder. "Je refuse d'habiter dans une Flandre indépendante, je préfère m'expatrier !" On n'en est pourtant pas encore là et il ne s'agit aujourd'hui que d'un vote, dont la gravité tient surtout dans le symbole qu'il représente. Un symbole qui ne laisse tout de même pas indifférent. "Ce pays est cinglé ! Moi, je travaille au Luxembourg où tout le monde parle trois langues. Et comme il y a beaucoup de Portugais, l'administration traduit beaucoup de ses documents en portugais... Ici, on nous traite d'impérialistes parce qu'on parle français à un kilomètre de Bruxelles !"
Et si l'unanimité est de mise, côté francophone, pour condamner le vote sur la scission de BHV, c'est avant tout un grand fatalisme doublé d'un sentiment d'impuissance qui s'exprime. "Tout ça, ce ne sont que des discussions de marchands de tapis qui font honte à ce pays," exprime ce client. "Cet après-midi, ce sont tous les Belges qui ont perdu quelque chose !"
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