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"Je ne reconnais plus la Belgique"
christophe lamfalussy
Mis en ligne le 09/11/2007
interview
Jean-Claude Juncker, le Premier ministre luxembourgeois, observe de près la vie politique belge. Il détient aussi le record de longévité parmi ses pairs au niveau européen, ce qui lui donne le recul nécessaire. Jean-Claude Juncker a mal à sa Belgique. Il l'a dit hier soir, lors d'une interview à "La Libre Belgique".
Monsieur le Premier ministre, êtes-vous inquiet à propos de la crise politique en Belgique ?
Je reste un peu sans mot, car je ne reconnais plus la Belgique telle que je l'aime et l'apprécie. La Belgique est plus grande que le Grand-Duché, mais elle est aussi un petit royaume. Et si un petit pays est en manque de consensus national, n'arrive plus à organiser son vouloir vivre ensemble, parce que parait-il cette volonté n'existe plus, ce pays court le risque de perdre toute influence en Europe alors que le parcours européen de la Belgique jusqu'à ce jour fut exemplaire, et sous tous les gouvernements.
Je crois qu'en Belgique, on ne se rend pas compte - puisque personne ne le dit, alors qu'on me le dit - que l'image européenne de la Belgique est en train de se ternir. Si ceux qui ont pour charge de faire en sorte que ce pays soit convenablement gouverné ne réussissent pas à mettre un terme à leurs différends, ils risquent de voir la Belgique jouer un rôle de figuration en Europe. Ceci ne correspond pas à l'ambition historique de la Belgique qui a toujours voulu faire redémarrer l'Europe quand elle était en panne. La Belgique, après tant de tergiversations d'après-guerre, était apparue comme un pays qui avait trouvé ses équilibres et qui, d'une certaine façon, aurait pu servir d'exemple et de modèle à d'autres pays qui connaissent des problèmes de cohabitation analogue. Elle est en train de perdre en influence en Europe si cette crise devait se poursuivre.
C'est déjà le cas ?
Non, parce que la Belgique a su accumuler au cours des années un capital qui est déjà grand. Mais tout capital risque de se rétrécir s'il ne porte plus ses fruits.
Qu'est-ce qui a été rompu en Belgique selon vous ?
Une façon apaisée d'épouser, de marier, de conjuguer des sensibilités différentes, y compris linguistiques. Cette faculté qu'avait la Belgique d'organiser une intersection vertueuse entre le Nord et le Sud nous était apparue comme un exemple du genre.
Très souvent, lorsque j'ai visité les nouveaux pays de l'Union européenne (UE), en Europe centrale, aux prises avec tant de problèmes de minorités et de cohabitation, j'ai cité la Belgique en exemple. Pour dire : voilà un pays qui voit évoluer sur son territoire deux communautés à vrai dire bien distinctes et qui est animé tout de même par une volonté de garder les équilibres qui se sont historiquement construits. Moi je ne veux pas donner de leçon, mais je suis tout simplement inquiet de voir la Belgique quitter le cercle déjà réduit des complices européens.
Quelque chose a été cassé ?
Le goût de la rupture est perceptible. Je crois que, in fine, la fièvre communautaire une fois retombée, le calme une fois revenu, le bon sens proverbial et la sagesse des Belges prévaudront. Je ne suis pas inquiet sur le moyen et sur le long terme. Je suis un peu plus inquiet sur le court terme car j'ai l'impression que les blessures portées pourraient rester.
Quel impact cette crise a-t-elle sur le Luxembourg ?
La Belgique est notre principal partenaire commercial. C'est le pays dont nous sommes le plus proche. Les Luxembourgeois viennent y passer leurs vacances. J'ai des centaines d'amis belges, et dans leurs propos, je ne retrouve pas la fureur rhétorique que j'observe dans les propos des derniers jours. Je crois que les citoyens belges portent un regard moins guerrier que certains qui en parlent publiquement ne le font croire.
Rares sont les Belges que j'ai rencontrés dans les deux communautés qui auraient plaidé ouvertement la séparation du pays. Les Belges, en dépit des apparences, aiment être Belges.
Ils ont tort de ne pas être fiers de leur pays - car c'est un beau pays, un pays qui avance, dont personne n'avait cru il y a une dizaine d'années qu'il pourrait se qualifier pour l'euro. Il l'a fait en mettant un terme à sa politique d'endettement et de déficit. C'est un pays qui a bien réussi, et les Belges n'en sont pas fiers.
Quelles sont les qualités que doit avoir un Premier ministre pour diriger un pays comme la Belgique ?
Un bon Premier ministre belge doit être porté par des convictions européennes qui vont loin et je crois qu'il doit pouvoir être capable d'organiser l'intersection entre les deux communautés. Il suffit qu'il soit Belge.
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