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Crise politique

"On n'est pas en Yougoslavie !"

Pierre Gilissen

Mis en ligne le 15/12/2007

Moins de pression au nord, plus de bilinguisme au sud, et la Belgique se portera mieux. Jan De Troyer, le patron de TV Brussel, applique la recette au quotidien.

Sa chaîne vient d'être doublement dans l'actu. Le nouveau site Web, qui permet de voir et revoir en ligne d'anciennes émissions est opérationnel depuis le 6 décembre. On pourra désormais regarder TV Brussel hors des 19 communes, là où elle n'est pas télédistribuée.

Mais dès le lendemain, Jan De Troyer annonçait aussi qu'en raison de problèmes budgétaires, il mettrait ses équipes en congé durant les 15 premiers jours d'août 2008. En cause, la contribution de la Commission communautaire flamande (VGC), "inchangée depuis 13 ans" . Controverse dans la presse avec le ministre Guy Vanhengel (Open VLD) qui déclare que l'indexation de cette dotation n'a jamais été demandée. Ce qui est sûr, c'est que la contribution du gouvernement flamand a, elle, quasiment doublé depuis 1994, année de création de la chaîne, et représente aujourd'hui près de la moitié du budget de celle-ci. Une tutelle encombrante ? "Cela n'aura jamais d'influence sur le choix des sujets, parce que nous bénéficions d'une totale autonomie rédactionnelle. Mais l'argent que nous donne la Communauté flamande est forcément lié à une sorte de mission. Cela veut dire que les pouvoirs publics mettent davantage l'accent sur l'apport de la Flandre à Bruxelles, au détriment de ce qui est plus typiquement bruxellois. Ce n'est pas très logique. 90 pc des sujets que nous traitons sont purement bruxellois."

De Mao à Flagey

L'autonomie de gestion est tout de même réelle : si tous les partis démocratiques sont représentés au sein du CA, le cumul avec un mandat politique n'est, lui, plus autorisé. Ainsi, à l'occasion des fêtes du 27 septembre dernier, la chaîne a décidé de faire une émission dans les deux langues : français et néerlandais. "J'ai informé le conseil d'administration mais je peux prendre ce type de décision seul", précise Jan De Troyer.

Il est rédacteur en chef et directeur de TV Brussel depuis le début (mais partage ce dernier poste avec un directeur commercial et administratif, actuellement Geert De Wael). Fils d'un "solide nationaliste flamand" de Ninove, qui, à son grand dam, l'emmenait au pèlerinage de l'Yser, il avait 18 ans en mai 68 et se sentait plutôt "anti-autoritaire, très à gauche et sympathisant viêt-công". Il interrompt même ses études de médecine pour partir travailler en usine, puis fait un voyage en Albanie mais là, grosse, grosse déception. A son retour, il se lance dans des études de journalisme qu'il termine à 29 ans. Il travaillera 17 ans pour l'agence Belga avant d'être choisi pour chapeauter la télévision flamande bruxelloise naissante.

Sous-titres

C'est donc lui qui a pris la décision de sous-titrer en français et en anglais l'intégralité des programmes de la chaîne. "L'idée de départ était de faire quelque chose pour les immigrés, comme des sous-titres en arabe. Rétrospectivement, c'était assez naïf. Nous avons consulté des experts qui nous ont dit que la plupart des Marocains de Bruxelles parlaient le berbère ou alors des dialectes arabes, et que l'impact serait plus grand si l'on utilisait le français !" Il obtient le feu vert, à l'époque, de la ministre CVP Brigitte Grouwels (!). Le système coûte aujourd'hui quelque 150 000 € par an et occupe en moyenne quotidiennement trois ou quatre "native speakers".

Le dimanche soir, la chaîne diffuse même "Brussels International", une émission en anglais, présentée par l'Australienne d'origine chinoise Chui Hsia Yong. "Nous avons une approche différente de Télé Bruxelles, qui se positionne comme la télé des francophones de Bruxelles, commente Jan De Troyer. Nous mettons plus l'accent sur le côté grande métropole internationale. Mais c'est aussi une nécessité parce que nous sommes nous-mêmes une minorité. On ne peut pas faire une télé pour 50 000 personnes." Avec la télévision locale francophone, il estime que les relations sont difficiles mais des accords d'échanges d'images existent avec RTL-TVI. Le deuxième grand chantier de TV Brussel sera son déménagement. Depuis 2002 la chaîne a troqué ses bureaux exigus près du boulevard Reyers pour le bâtiment Flagey.

Lui-même vit à Bruxelles depuis plus de 30 ans, désormais du côté d'Uccle, après une dizaine d'années du côté de la rue Dansaert. "Dans notre rédaction, c'est un gros problème. Les jeunes journalistes qui arrivent ici s'installent avec enthousiasme à Bruxelles. Puis ils se mettent en couple, ont des enfants, cherchent une maison avec jardin, et se finissent par se retrouver à Ternat ou même Alost à cause des prix. C'est dommage. Il y a de moins en moins de Flamands ici et le fossé avec les Flamands de Flandre grandit. Ceux-là ne connaissent de Bruxelles que ce qu'on en dit dans leurs médias et quand je lis certains commentaires, j'ai envie de conseiller à certains un voyage d'exploration en Belgique francophone. Les choses ont pourtant beaucoup évolué. On peut faire du shopping en néerlandais avenue Louise : ils ont enfin compris qu'il y a des Flamands qui dépensent de l'argent ! Quand je suis arrivé à l'agence Belga, à la fin des années 70, il n'y avait pas de journalistes néerlandophones, seulement des traducteurs ! On était comme des journalistes de seconde zone. Ce serait impensable aujourd'hui : il y a deux rédactions parfaitement autonomes."

19 baronnies

Sur le contentieux communautaire, il renvoie Flamands et francophones dos à dos : "N'importe quelle communauté a droit à une vie sociale et culturelle. La communauté flamande a suivi une politique erronée de mise sous pression des francophones dans la périphérie, qui pousse certains de ceux-ci à demander l'élargissement de Bruxelles. Mais, bien avant les circulaires Peeters, il y a 25 ans, il y en avait déjà qui demandaient cela, avec en tête une stratégie de francisation de ces communes. Il ne faut pas demander aux Flamands de renoncer à ce territoire mais il faut garantir les facilités. Il y a 120 000 à 150 000 francophones qui vivent en Flandre, et on n'a pas de baguette magique pour les faire disparaître ! On n'est pas en Yougoslavie ! Dans le même temps, si certains francophones pouvaient abandonner cette attitude de refus absolu de parler cinq mots de néerlandais chez le boulanger, cela éviterait bien de problèmes !"

Quant à Bruxelles, pour lui, elle est la première victime des problèmes communautaires. "On voit tant de problèmes sociaux dans le centre-ville : des mendiants, des gens manifestement pauvres ou en mauvaise santé. Le pouvoir politique est francophone, mais les moyens se trouvent du côté flamand. Les Flamands freinent toute évolution, parce qu'ils ont un peu perdu espoir de faire de cette ville une ville réellement bilingue au quotidien. Il faudrait trouver un statut qui mette Bruxelles à l'abri des oppositions communautaires, mais ce n'est pas simple."

Le système actuel ne fonctionne-t-il pas ? "Au niveau de la rénovation urbaine ou des transports en commun, il y a beaucoup de choses qui se sont améliorées. Mais les 19 communes fonctionnent comme des baronnies. Regardez la place Flagey où nous nous trouvons. Depuis sept ou huit ans, on a détruit cette place. Les commerces s'en vont les uns après les autres ou font faillite. Une grande ville comme Bruxelles devrait avoir un management moderne !"

Savoir Plus

Jan De Troyer

âge : 57 ans.

Fonction : directeur et rédacteur en chef.

Travaille pour : TV Brussel, télévision locale flamande de Bruxelles.

Créée en : 1994.

Budget annuel : 3775000 €.

Effectifs : 17 personnes.

Localisation : Ixelles.

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