Les priorités du nouveau patron de l'Enseignement

On doit articuler leur travail avec celui des animateurs pédagogiques. La formation continuée est une autre manière. Les évaluations externes sont aussi un moyen d'avoir une idée réelle de l'état de notre enseignement; de nouveau, pas pour sanctionner, mais pour mieux le piloter.

laurent gérard et paul piret
Les priorités du nouveau patron de l'Enseignement
©TANGUY JOCKMANS

entretien

Christian Dupont, de retour du gouvernement fédéral, est donc le nouveau ministre (PS) de l'Enseignement obligatoire à la Communauté française. Rencontre avec ce germaniste de formation.

Quand avez-vous appris vos nouvelles affectations ?

Le jeudi matin, juste avant vous...

Est-ce bien normal de chambouler ministres et exécutifs à ce point sur le champ, dans l'ignorance des intéressés ?

Dans tous les partis, les nominations reviennent à leurs présidents. Dans le mien en tout cas, le président ne fait pas ça seul ; il consulte un certain nombre de personnes - sauf celles directement concernées.

Dans votre cas, quelle a été votre réaction ?

Je me suis senti à même de relever le défi. L'enseignement est mon métier de base. Ce n'est pas comme si j'avais eu l'agriculture ou l'énergie... Mais il y a un effet de surprise. Et humainement, ce n'est pas simple : les cabinets Dupont sont chaleureux, les gens y sont très liés. C'est un peu un arrachement de les quitter. Et je ne quitte pas avec plaisir les Pensions, dans lesquelles je me suis profondément investi pendant trois mois, qui sont une très belle compétence. Mais, bon, on ne peut pas être partout...

Pour partie, vous échangez vos fonctions avec Marie Arena. Que pensez-vous de sa trajectoire, très discutée ?

Elle a été une excellente ministre de la Formation à la Région wallonne et je suis impressionné par son travail de ministre-Présidente. Le Contrat pour l'école notamment, longuement négocié, dans la foulée d'ailleurs de ce que souhaitaient les deux ministres précédents Hazette et Nollet.

Comment interpréter la double présidence de Rudy Demotte ? On reste partagé entre le grand dessein stratégique et le besoin de répondre à des petits soucis tactiques...

Pour moi, c'est stratégique, structurel. On indique que les compétences doivent être exercées de la manière la plus concertée, la mieux articulée possible, dans le respect des spécificités de chaque institution. Quand je vois comment ce pas en avant est salué par tout le monde, je pense qu'on ne reviendra pas en arrière.

On vous dépeint généralement comme un bosseur discret... Vous vous retrouvez dans ce portrait ?

Bosseur, certainement. On ne peut pas entrer dans un département sans beaucoup y travailler, si on ne veut pas être le jouet de son administration et avoir des marges de manoeuvre. Par ailleurs, les gens avec qui je travaille me deviennent vite chers. Et je ne sais pas si c'est une qualité ou une faiblesse, mais ma femme me dit souvent que je me passionne trop facilement pour ce que je fais... C'est comme ça. Je ne fais pas les choses avec indifférence.

Vous arrivez à un an de la fin de la législature. N'est-ce pas un peu court pour mener à bien des projets ?

C'est clair qu'il faut aller à l'essentiel. Je ne vais pas arriver en disant que l'on fera telle ou telle réforme. Il y a un Contrat pour l'école, je vais continuer à m'imprégner du terrain. L'écoute est une qualité que l'on me reconnaît. Mais je ne vais pas me contenter de paraître, d'inaugurer des équipements.

Quelles seront vos priorités ?

D'abord, on a un effort à faire en matière d'apprentissages de base - et singulièrement de la lecture, un sujet que je connais bien. C'est la compétence-mère de toutes les compétences. On a sur le sujet une série d'idées fausses : ainsi, les élèves ne liraient pas bien - ce qui reste à démontrer - à cause de la méthode globale. C'est absolument faux : la méthode globale est utilisée par 6 pc des enseignants ; 15 pc d'autres utilisent la méthode analytique ; 54 pc utilisent une méthode mixte. La méthode mixte, je n'ai rien contre. Simplement, il faut que les efforts soient cohérents et organisés. A propos de la formation continuée à l'apprentissage de la lecture, j'ai lu le dur constat suivant : "Rares sont les pays où les formations sont aussi légères et peu organisées." On doit donc mettre le paquet sur les formations continuées à la lecture. Mme Arena a commencé, je veux aller plus loin.

Comment ?

Nos élèves savent vite décoder un texte, mais ils ne passent pas assez rapidement à l'étape suivante, qui est de lire du sens. Voilà pourquoi on ne sait pas lire un énoncé de mathématiques, par exemple. Ce qui m'importe, c'est que les gens qui sortent tout feu tout flamme de l'école normale ou de l'université avec une théorie sur l'apprentissage de la lecture, et qui arrivent dans une école où elle n'est pas nécessairement pratiquée, se concertent avec leurs collègues. Que l'on discute des avantages respectifs, des passages de l'une à l'autre. Car au bout de la diversité, de l'entonnoir, il y a un élève qui ne doit pas recevoir des messages contradictoires. Il faut que l'on se parle et la formation continuée est le lieu idéal pour cela.

Une autre priorité ?

L'inter-réseaux. L'enseignement est une somme extraordinaire d'investissements, de bonnes volontés... et parfois les enseigants se sentent frustrés parce que les résultats ne suivent pas. Une des raisons en est qu'ils travaillent de manière fort individuelle. Cela tient au métier : quand on a fermé la porte de sa classe, on ne fait que ce à quoi on croit... Historiquement, l'école s'est construite avec des réseaux l'un à côté de l'autre, avec des niveaux - même dans le même réseau - qui ne se parlent pas nécessairement. C'est vraiment le mal belge. Je ne le ferai évidemment qu'en respectant la liberté de l'enseignement, mais tout ce qui peut faciliter les passerelles entre les réseaux est essentiel. Il y a des choses à faire.

Quoi, concrètement, dans ce registre toujours si sensible ?

On a déjà commencé avec les socles de compétences (NdlR, communs à tous les réseaux). Il y a aussi le décret inspection, qui permet aux inspecteurs d'aller dans tous les réseaux : cela permettra de dégager une vision - pas un contrôle - commune.

On doit articuler leur travail avec celui des animateurs pédagogiques. La formation continuée est une autre manière. Les évaluations externes sont aussi un moyen d'avoir une idée réelle de l'état de notre enseignement; de nouveau, pas pour sanctionner, mais pour mieux le piloter.

Elles ont été pas mal critiquées...

Oui, mais surtout sur deux choses. Un texte de français (NdlR, l'an dernier). Et la question sur la présence ou non d'une femme de ménage à la maison... Moi, je ne trouve pas opportun d'interroger sur autre chose que la matière. Cela peut même troubler l'élève à qui l'on pose la question. Pour identifier le milieu de l'élève, il y a l'indice socio-économique de l'école. C'est généralement considéré comme suffisant.

Vous avez connu le débat - sans suite - sur la fusion des réseaux officiels. On ne sortira pas ce dossier des placards ?

Non. Mais est-ce que la vraie question est de fusionner et mettre tout le monde sous le même chapeau, ou bien d'instaurer une sorte de conscience que l'on fait un travail commun ? De sérieux pas en avant ont déjà été faits, sans jamais rien imposer. Et je crois que les mentalités sont bien plus mûres qu'il y a quelques années, chacun gardant toutefois sa spécificité. C'est très bien, la diversité; il ne faut pas que les élèves en soient victimes.

L'idée des bassins scolaires s'inscrit (s'inscrivait ?) en partie dans la même réflexion.

Bien sûr. Il y a d'ailleurs une expérience pilote à Charleroi qui consiste à offrir au moins une offre cohérente et de qualité, sans concurrence. Je vais la suivre de près et lui donner une impulsion maximale. Je connais très bien les gens qui sont autour de la table et qui sont de tous les réseaux. C'est le même principe que l'on retrouvera dans les centres de technologie avancée, qui se feront en inter-réseaux.

A propos des bassins, comment comptez-vous adapter le décret inscription, sachant que Mme Arena a avancé deux formules pour éviter les files devant les écoles (tirage au sort et inscriptions par Internet) ?

Je réfléchis activement. Il y a des propositions sur la table et j'ajouterai la mienne, mais je n'ai pas eu l'occasion de la tester auprès de mes partenaires gouvernementaux. J'en parlerai aussi avec l'opposition. Pour l'instant, je n'ai pas de position toute faite et, en tout cas, je ne souhaite pas brûler les solutions que j'ai, parce que c'est devenu un problème symbolique. Notre but, c'est d'éviter les files tout en respectant le décret. Nous allons rapidement mettre ce problème derrière nous, d'ici quinze jours.

Outre la lecture et l'inter-réseaux, quels autres projets vous tiennent à coeur ?

L'encadrement différencié. On ne peut pas rester indifférent aux études montrant que nos meilleurs élèves sont parmi les meilleurs élèves européens, que nos élèves "moyens" sont plus ou moins dans la bonne moyenne, mais que nos élèves faibles sont très, très, très faibles. C'est sur eux qu'il faut faire porter l'effort. C'est d'un intérêt vital non seulement pour eux, mais aussi pour les Régions wallonne et bruxelloise. Nous avons besoin de jeunes gens qualifiés et non pas en retard scolaire profond. C'est affaire d'investissement humain mais aussi de recherche. On peut se demander s'il ne faut pas utiliser, avec ces élèves-là, d'autres méthodes. Et se demander comment on peut armer les enseignants de techniques et les convaincre que l'on peut faire autrement. Il y a là un grand travail de réflexion à mener, y compris avec les parents, parce qu'une des raisons du mauvais apprentissage du français, c'est qu'il n'est pas parlé à la maison, mais aussi qu'il peut être perçu comme une langue rivale. Il existe des recherches sur le sujet, mais on ne les a pas toujours suivies. Il ne s'agit pas simplement de donner quelques enseignants supplémentaires. Il faut faire beaucoup plus que ce qu'on a fait jusqu'ici, si l'on veut inverser la tendance, qui n'a aucun caractère de fatalité. Tous les enfants sont à même d'apprendre. Voyez les réfugiés dans les classes-passerelles.

Une quatrième priorité ?

En tant que professeur de langues, je veux aussi lancer, avec l'aide de l'Union européenne, un très beau projet : que tous les petits Européens, très rapidement, puissent apprendre une langue de communication autre que la leur, et peut-être deux. Pour cela, il faut éduquer l'oreille, et comme on ne peut pas avoir partout en Europe des profs "native speakers", il faut utiliser les outils multimédias. Je suis persuadé qu'on peut apprendre ainsi le "ba-be-bi-bo-bu" d'une langue de communication. En tout cas, lorsqu'on a appris une langue entre quatre et dix ans, on ne la perd pas. C'est un projet ambitieux et j'essayerai d'en convaincre l'Europe, car il va coûter beaucoup d'argent pour créer des outils adaptés aux enfants dans toutes les langues européennes. Le Conseil de l'Europe a, pour chacune des langues des pays membres, défini un niveau-seuil : les 2 500 mots, les "x" notions qu'il faut connaître pour pouvoir s'exprimer... Ce travail est fait, mais il faut créer les outils.

La convention sectorielle et le système des DPPR, qui permet aux enseignants d'alléger leur fin de carrière, arrive à échéance en 2009. Comment allez-vous négocier avec eux ?

Nous allons commencer la négociation avec un double souhait : ne pas rendre plus difficile la vie des enseignants, mais aussi ne pas voir sortir, jeune encore, toute une matière grise, toute une expérience de l'enseignement, alors qu'on pourrait l'utiliser dans le tutorat (encadrer les jeunes enseignants), des tâches administratives,... Je ne préjuge de rien. Nous aurons une concertation. Il y a un système et je ne me vois pas le mettre totalement à mal, mais par ailleurs, il faut aussi réfléchir à quelle perte cela constitue par rapport à un trésor d'expérience; et à l'investissement pour l'enseignement. Car les DPPR représentent 2,5 pc de la masse salariale enseignante globale.

Dernière question au Carolo (d'agglomération) que vous êtes. Comment le PS local se porte-t-il ? On le dit sous l'éteignoir, ou dévoré par des rivalités en tous genres...

Oh, je vais vous décevoir... Les derniers débats que j'ai connus à la fédération de Charleroi remontent à fort longtemps, avant même que Philippe Busquin devienne président du parti. Puis, on a vécu une période très unanimiste; pour moi la démocratie n'est pas ça. Mais très franchement, les fédérations ne sont pas des lieux de débat; ce sont des lieux de partage du pouvoir. Le vrai débat est à la base, la démocratie est dans les sections locales.

Précisément, on dit pis que pendre de l'USC de Charleroi.

Je peux vous dire que celle de Pont-à-Celles va très bien... Celle de Charleroi est toujours sous tutelle; Paul Magnette fait un travail formidable et il y a un certain nombre de résistances dont on voit bien d'où elles peuvent venir. Ce n'est pas simple. Il faut recréer les conditions de débat. Elles ne sont pas créées si, en permanence, on considère que X ou Y n'est pas légitime. Et les vrais débats, ce sont ceux du genre des "ateliers du progrès"; pas de savoir si Van Cau ou Magnette est content ou pas content. Ça, c'est un épiphénomène, ça passera. Ne confondons pas démocratie d'appareil et débats spontanés - qui n'existent pas moins à Charleroi, bien au contraire.

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