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Crise politique

Plus Yves Leterme, d'accord. Mais qui alors, comme premier?

P.P.

Mis en ligne le 22/12/2008

A tous les qualificatifs et substantifs qu'on lui connaît et reconnaît, des faubourgs d'Ostende à ceux d'Arlon (démineur, plombier, taureau, bulldozer, dépanneur et toujours plus si affinités), faudra-t-il bientôt ajouter celui de phénix ?

Dehaene, le dépanneur

A tous les qualificatifs et substantifs qu'on lui connaît et reconnaît, des faubourgs d'Ostende à ceux d'Arlon (démineur, plombier, taureau, bulldozer, dépanneur et toujours plus si affinités), faudra-t-il bientôt ajouter celui de phénix ?

Vous savez, le phénix est cet animal fabuleux sinon merveilleux de la mythologie gréco-latine qui renaît sans cesse de ses cendres. Ce collectionneur de coqs qu'est Jean-Luc Dehaene n'a pas nécessairement le plumage attendu du phénix, mais, SVP, la question n'est pas là - et laissons à l'ancien Premier ministre d'avoir un ramage qui ressemble bien à son plumage.

On veut dire, avec le phénix, que s'il devait retrouver le Seize, qu'il dut quitter avec fracas mais non sans grandeur à l'été 99, ce serait une renaissance de plus pour celui qui aura déjà depuis, en dix ans de temps : cumulé des missions européennes de haut vol; collectionné les mandats privés avec une boulimie qui put confiner à la trivialité; usé un mandat de maïeur à Vilvorde (dont il ne manqua pas de rappeler la localisation flamande); retâté de la politique belge dans l'un des moments les plus plombés de toute son histoire (dans une fonction, même avortée, de médiation en juillet 2007); et enfin pénétré dans la tourmente bancaire en se voyant propulsé à la présidence d'un groupe Dexia en plein roulis (c'était le 7 octobre dernier).

Nul besoin de redire l'expérience, l'entregent, l'habileté, la ruse (pour ne pas écrire : la roublardise). Ni de décrire un langage que lui-même qualifie de dehaenien, une allure aux antipodes du blingbling, une simplicité colossale - et pas seulement au stade du FC Bruges dont, verdomme !, les revers répétés des derniers jours doivent le chiffonner et renfrogner fort. Mais ce sont, hheeurgh !, de tous autres revers et défis qui, à 68 ans, l'attendent peut-être au tournant. Peut-être : pas si les libéraux, qui n'ont pas apuré tous leurs vieux comptes avec lui, le jugent "trop à gauche".

Reynders, le francophone

Ul-cé-ré qu'on l'a vu, dimanche, Didier Reynders, vice-Premier ministre et président du MR. On comprend ça. Voilà que ces vilains socialistes n'en voudraient pas éventuellement comme Premier ministre - lui, lui-même -, impuissants par là à faire prévaloir une opportunité unique pour les francophones sur leur mesquine appréhension partisane à voir un rival intraitable accéder à la plus visible fonction ! Qui plus est, ces traîtres poussent la félonie jusqu'à susurrer fielleusement un prétexte : lui, lui-même, ne serait "pas incontestable" dans les ravageuses porosités apparues entre la justice et la politique. Pas incontestable ? Pincez-moi, je cauchemarde. Non, pas besoin. Il ne peut imaginer un millième de seconde qu'il n'aurait pas, lui, lui-même, que des qualités, toutes les qualités, rien que les qualités pour endosser une fonction même casse-pipe, même intérimaire.

D'ailleurs, revenons-y, à la saga bancaire. Qui a t-on vu en permanence, qui s'est démené le plus, qui avait dans son calepin les numéros de GSM de l'ami Jean-Claude (Trichet, Banque centrale européenne) ou de l'ami Nicolas (Sarkozy, hôte de l'Elysée) ? Certes, on apercevait toujours à ses côtés un petit homme gris, déjà un peu voûté, un appelé Yves Leterme. Mais Yves qui, déjà ?

Alors, de grâce, ne dites plus à Reynders qu'il est brillant, il le sait. Ni qu'il est limite cassant glaçant, ça l'agace. Et épargnez-lui qu'à l'instar de son regretté mentor Jean Gol jadis, il fait beaucoup pour se retrouver politiquement esseulé, ça l'exaspère. Rappelez-lui plutôt qu'il est parvenu historiquement à "renverser le centre de gravité" politique en Wallonie, aux législatives de juin 2007. Ce rappel-là, il adore. Ce sont ses vitamines chaque matin devant la glace, c'est son analgésique chaque soir au pied du lit. Et c'est son grand espoir, non, sa grande certitude, de confirmation aux régionales de juin prochain. Au fait, s'il pouvait faire un crochet d'ici là par le Seize, c'est peu dire qu'il ne dirait pas Non.

Verhofstadt, le rebond

Il a toujours adoré les "coups", ce flambeur ludique de Guy Verhofstadt. C'est un bon point, ça, non, pour rebondir éventuellement à un cabinet de Premier ministre qu'il aura dépoussiéré dans ses moindres recoins, de ses coups de gueule et de cœur, de ses bouderies et ses lubies, huit ans durant ?

Précisons : huit ans et - bien sûr, après éclipse - trois mois. Ce trimestre qu'il étrenna voilà pile un an, pour un mandat de dépannage à durée déterminée qu'il a traversé et nourri d'une aura - sinon d'une auréole - de sauveteur de la nation ou à peu près...

Faut dire, le libéral flamand, à 55 printemps, a le rebond dans le sang. Ses nombreuses déconvenues et traversées de désert d'une vie politique déjà si longue l'expliquent et en attestent. Et lui, face aux conflits, il ne se borne pas à en dresser un procès-verbal minutieux, chagrin et vain (toute ressemblance ici avec un Premier ministre démissionnaire ne devant pas être due au seul hasard). Les conflits, il en apprécie la décantation, en déguste l'agitation, jusqu'à en attiser si nécessaire quand on ne s'y attend pas. Assumer et arbitrer n'ont jamais été vraiment sa tasse de thé - pardon, ses vieux crus toscans de derrière les fagots. En revanche, piquer, impulser, inventer, ça, oui.

Et se ressourcer, toujours. Après tel échec à former un premier arc-en-ciel (dès 1991), après tel revers électoral imprévu (1995), après plusieurs bagarres à la présidence des libéraux flamands, après que la bonne étoile européenne a pu le lâcher, après telle déroute d'agenda aussi infernal qu'improvisé, après tant d'idées mort-nées, après la déglingue de la violette...; il peste, cale, crâne et de nouveau rebondit. Et c'est dit, juré, il devient raisonnable. Tenez, au soir de ce 10 juin 2007 qui l'avait défait, il eut le panache de dire tranquillement devant les siens : "La Belgique est un pays agréable". Vous avez bien lu : agréable. Difficile de ne pas le croire. Et de jurer qu'il ne goûtera plus jamais à ces agréments-là.

Van Rompuy, l'intellectuel

On pourrait croire qu'il a toujours avalé un râteau de travers, avec ses dents, restes de foin compris. Raide, austère, introverti profond, limite misanthrope, air impassible ou mine chafouine. Mais outre que cela n'empêcherait personne de devenir Premier ministre, le cas échéant, on se tromperait fort à n'y voir qu'une espèce de moine préconciliaire et casanier égaré, hagard, dans le paysage politique flamando-belge. Car c'est un drôle, Herman Van Rompuy. Radicalement drôle : autodérision intégrée, cynisme assumé, don avoué : "Je ne vais pas m'en vanter, mais le sens de l'humour aide beaucoup. Rire ensemble, c'est le début de la cordialité".

Simplement, ce n'est pas une bête de scène, encore moins de soupers boudin-compote. Trop fier ou trop digne, c'est selon, pour ça. Ce malin comme un singe est d'abord un archétype d'intellectuel, pas si fréquent rue de la Loi, autour et alentours. Celui qui le connaît ouvertement le mieux, son frère, Eric, député flamand et à ses heures flamingant, un bouillant, lui, a d'ailleurs fixé la fratrie de ces deux traits : "Moi je suis plutôt l'homme d'action, lui est plus cérébral".

Né il y a 61 ans à Bruxelles, bachelier en philosophie thomiste et licencié en sciences économiques à la KUL (bien sûr), Herman Van Rompuy a à peu près tout fait au CVP devenu CD&V : cabinets, directeur du centre d'études, président, négociateur, parlementaire, ministre. Dieu !, comme il doit parfois, sans rien en laisser paraître, s'amuser puis s'ennuyer à son perchoir de la Chambre, qu'il a gravi plus que ravi en juillet entre deux quartiers trop amers de l'orange bleue. Encore ce vrai passionné de lire et d'écrire, épris d'équilibre et de sagesse, peut-il y disserter en son for intérieur et jusqu'à satiété sur les grandeurs et servitudes de la comédie humaine. De là à passer à côté, de mettre les mains dans le cambouis du Seize... Ce n'est pas sa mission d'exploration, l'été dernier, qui va l'encourager, aussi impossible qu'elle ait pu être.

© La Libre Belgique 2008

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