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Ils ont été ministres (4)

Deleuze : "J’ai voulu redevenir anonyme"

Martin Buxant

Mis en ligne le 02/01/2010

Secrétaire d’Etat Ecolo sous l’arc-en-ciel, Olivier Deleuze a quitté la politique belge pour travailler à l’Onu. Il étouffait sous les feux de la rampe.

La moustache est toujours aussi fournie, le ton toujours aussi rigolard, six ans maintenant qu’Olivier Deleuze a quitté l’estrade politique belge, et le voilà, dans un petit bureau à un souffle des institutions européennes, bossant pour le compte des Nations unies.

"En 2001, alors que la Belgique détenait la présidence belge de l’Europe, j’étais au gouvernement, responsable du Climat , raconte Olivier Deleuze. Et me voilà négociateur européen, lors d’une réunion importante, et l’accord qui en est sorti a été bon. Certains responsables sont alors venus me trouver et m’ont dit : Tu as négocié un bon accord, tu devrais veiller à ce qu’il soit bien appliqué Interloqué, le secrétaire d’Etat en parle à sa femme. Il dit : "Je me suis toujours senti disponible, libre d’examiner les propositions. J’ai toujours eu besoin de changement, j’ai souvent changé d’employeur dans ma vie. Greenpeace, le Parlement, le secteur privé " Nous n’avions pas envie d’aller vivre aux Etats-Unis. Ensuite, on a vu que le QG du Programme des Nations unies pour l’Environnement était au Kenya et ça nous a emballés "

Olivier Deleuze s’en va trouver les responsables du parti Ecolo de l’époque : Isabelle Durant et Philippe Defeyt pour leur expliquer qu’il lève le camp. Ils lui ont dit : "Attends jusqu’après les élections de 2003 ! De toute façon, tu vas te faire critiquer. Que tu partes avant ou après les élections." Deleuze choisi alors de se présenter aux élections tout en sachant qu’il partirait à l’Onu dans la foulée. "Malheureusement , souffle-t-il, Ecolo a pris une veste, et alors tout le monde a dit : Voilà, il part, car Ecolo s’est ramassé C’est faux. J’avais décidé de partir à l’Onu et rien n’aurait pu me faire changer d’avis . J’en avais marre des feux de la rampe , admet Deleuze . J’avais envie de redevenir anonyme, de pouvoir mettre mon doigt dans mon nez quand ça me chantait. Etre sous les feux de la rampe, c’est le job quand on est au gouvernement. Au début, c’est génial Ensuite, vous vous rendez compte que vous faites partie du monde magique de la télévision. Alors, c’est très bien pour l’ego, mais c’est très étouffant. Les gens s’adressent à vous, mais vous n’êtes qu’une image. Et j’estimais être plus que cela : je suis Olivier, j’ai trois gamins, je joue du saxophone. Et par ailleurs, mon boulot, c’est d’être au gouvernement. Je ne suis pas ministre, c’est mon boulot. Mon travail n’a jamais été la chose la plus importante dans ma vie Mes seuls patrons, ce sont mes trois gamins. C’est ma famille, ce sont mes copains."

La smala Deleuze quitte donc Boitsfort pour s’installer au Kenya, à Nairobi. "Evidemment, le stress est différent que lorsqu’on est au gouvernement C’est passionnant de voir la démocratie parlementaire de l’intérieur, mais c’est terriblement stressant. Au Kenya, c’est un travail. Fini la pression au quotidien. Là-bas, nous avons vécu une vie d’expatriés."

Il marque une pause.

Puis poursuit : "C’est une cage dorée. Il y a une maison avec des palissades et des fils électriques autour, des gardes à l’entrée. Et pour aller dans une autre cage dorée vous prenez votre voiture, vous ne marchez pas. Mais vous avez des paysages merveilleux Et puis, c’est fantastique aussi pour l’apprentissage de la différence. En Belgique, la classe moyenne est l’écrasante majorité. Là-bas, mes enfants, ils auront vu la différence, la pauvreté. Là-bas, la pauvreté, c’est la norme. Les gens ne vous téléphonent pas, ils vous flashent. Ils vous demandent de les rappeler, car ils n’ont pas assez d’argent pour vous téléphoner. Mes enfants, ils auront eu des copains kenyans, des potes blacks, ce sera très difficile pour eux d’être racistes."

Mais qu’est donc allé faire le volubile Deleuze dans ce gros "machin" qu’est l’Onu, vous demandez-vous "C’est vrai que c’est lent et que c’est lourd , décrit-il. Mais c’est aussi fascinant. Imaginez le bazar pour mettre en Belgique trois tribus ensemble. Et bien, 193 pays c’est un bazar incroyable aussi Mais ça en vaut la peine. Le défaut du système, donc, c’est que c’est lent et lourd, mais la qualité du système c’est que tout le monde se parle autour d’une table. C’est passionnant. Mais , reprend-il , c’était une parenthèse, le Kenya. Nous sommes revenus vers la Belgique."

Poussés, une nouvelle fois, par l’envie de changement. "Nous n’avions pas envie que nos enfants vivent trop longtemps dans ces cages dorées. La vie est tellement facile, qu’ils vont s’imaginer que toute la vie est facile. Et d’ailleurs, les enfants ressentaient qu’ils étaient dans une cage On ne voulait pas qu’ils soient détachés des réalités, nous ne sommes pas une famille de banquiers, on ne va pas leur léguer 100 millions d’euros. J’avais peur qu’en restant là-bas ils s’affaiblissent."

Six années ont passé. Et, à Bruxelles, explique-t-il, "on me reconnaît encore aujourd’hui dans le bus 95, mais ça ne me gêne plus. Les politiciens qui ne sont plus actifs, ils sont aimés puisqu’ils ne prennent plus aucune décision qui gêne. C’était toujours mieux avant Mais le jour où je dirai que je reviens, on me dira : Salaud ! C’est le syndrome avant, c’était mieux..."

Et voilà, donc, la question à 1 000 euros (voire plus ?). Olivier Deleuze prépare-t-il un come-back dans l’arène politique belge ? "La politique, sourit-il, j’imagine que c’est comme une drogue dure. Genre : il faut que j’arrête, quoi ! Quand j’étais au gouvernement belge, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête. C’est génial, je prends mon pied, mais il faut que j’arrête Maintenant, je suis comme un vieux fumeur. Chaque fois que j’ouvre un journal, je renifle l’odeur de la politique. Je ne vais pas vous dire que je n’en ai plus rien à faire Même si je ne crois pas que je pourrais replonger. Je pense que ça va. Ça me manque un peu."

Et ce retour amorcé, puis abandonné, sur la liste européenne Ecolo de juin dernier ? "Si j’ai voulu revenir, c’est parce que ça m’aurait plu. Si j’ai décidé de dire non, c’est aussi parce que je devais démissionner de l’Onu. Et puis, quoi ? Je me serais retrouvé à 55 ans sur le marché du travail ? Qui m’aurait engagé en Belgique ? J’aurais été fou de prendre une autre décision. Je suis encore membre du parti, l’évolution d’Ecolo, je trouve cela génial. Je suis fier d’être membre d’un parti qui reste sophistiqué sur les débats de société - par exemple sur le port du voile. Les résultats d’Ecolo ? Je dirais que la limite, ce n’est pas le ciel et que, hier, nous n’étions pas dans la tombe Ça va et ça vient, c’est le pendule. Nous sommes dans une bonne conjoncture, ça va bien, c’est génial."

Là, il dit du bien du chef : "Je pense que c’est beaucoup mieux de pouvoir disposer d’un chef, de quelqu’un qui a une autorité légitime. C’est plus pratique. Je parle de Jean-Michel Javaux. On a confiance en quelqu’un pour nous mener quelque part, quelqu’un qui sent bien ce qui se passe, quelqu’un d’honnête. C’est cool. C’est génial. Parfois, Javaux m’énerve, parce qu’il est plus beau et plus intelligent que moi , mais c’est génial de pouvoir compter sur quelqu’un comme lui pour Ecolo."

Dans le fond, termine Olivier Deleuze, "j’aime beaucoup mon pays. Quand je dis à mes copains de l’Onu que je viens d’un pays où le Premier ministre chante l’hymne national d’un autre pays, ou la télé d’Etat organise un faux JT ou le Roi va se réfugier dans une ancienne colonie, ils n’en reviennent pas. C’est quand même génial Pendant un an et demi, ce pays a fonctionné sans gouvernement ! C’est mieux que les pays qui ont un gouvernement et pas d’Etat Ce pays, c’est Magritte. Et c’est très difficile à expliquer aux collègues. Ils pensent souvent que nous sommes au bord de la guerre civile. Et moi, à l’Onu, je leur explique qu’il n’en est rien".

Savoir Plus

Des "ex"

Pour des raisons diverses , volontairement ou non, d’anciens ministres ont quitté totalement (ou très largement) le monde de la politique belge.

Que sont-ils devenus ? Comment ont-ils vécu leur reconversion ? Quel regard portent-ils sur notre vie politique ?

Après Philippe Maystadt, lundi, après Thierry Detienne mardi et après Jean-Pol Poncelet mercredi, "La Libre" a rencontré Olivier Deleuze, fondateur d’Ecolo et ancien secrétaire d’Etat fédéral à l’Energie et au Développement durable de 1999 à 2003.

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