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enseignement

La crise réveillera-t-elle les parents?

Mia Vossem, romaniste

Mis en ligne le 22/02/2010

Dans le secondaire, les élèves continuent à étudier par cœur et à tricher. “On n’a pas envie d’avoir des recours, des problèmes avec les parents” dit-on.

La petite Lara est dans une école très chic dont j’ai heureusement oublié le nom. En 3e primaire, elle a eu des problèmes en "maths" (sic). Mon mari, mathématicien, n’y comprit rien et appela sa femme philologue à la rescousse et, à deux, nous avons expliqué ses "maths" à Lara Qui n’est plus venue demander d’éclaircissements: "Je préfère étudier par cœur, ça va plus vite et j’ai pas besoin de comprendre." Sincèrement, comprendre n’est pas très intéressant: d’où des exercices sans intérêt, sans aucun lien avec une quelconque réalité ("Les amis de 15", ça vous inspire quoi, vous?), des exercices suivis de jeux plus ou moins amusants, de théories fumeuses à connaître sur le bout des doigts J’ai oublié les détails mais vous pouvez les trouver dans la plupart des cahiers d’un enfant d’école primaire. Enfant qui subit aussi un apprentissage du français tel que, à 8 ou 9 ans, il arrive à épeler des mots - généralement sans comprendre le texte - et à les écrire horriblement mal. Ce qui lui vaut des appplaudissements. Kevin sait lire! Ah? Kevin sait aussi construire une pyramide avec sa copine Lara, faire un dossier sur la pollution, visiter de hauts lieux de la culture, passer des "classes vertes" dans les Ardennes Moi, bêtement, j’aurais aimé que ces gamins sachent lire, écrire, compter. C’est utile! Lire, écrire, compter sont des bases qui permettent de progresser, de construire un savoir solide, de faire de bonnes études adaptées à ses propres capacités.

Lara, Kevin et tant d’autres arrivent dans l’enseignement secondaire avec enthousiasme. Leurs parents sont depuis longtemps convaincus d’avoir de petits génies: jamais aucun problème à l’école et des leçons "de si haut niveau" qu’eux, simples géniteurs, n’y comprennent rien; ils n’essaient pas non plus car l’instituteur a bien dit qu’il ne fallait pas intervenir! Dans l’enseignement secondaire, les enseignants sont effarés: les élèves ne comprennent pas les questions qu’on leur pose, leur écriture est phonétique, ils ânonnent au lieu de lire, ils n’ont aucun, mais alors aucun sens des ordres de grandeur, ils confondent Néron et Napoléon Ils continuent à étudier par cœur et à tricher. Personne n’ose réagir: "C’est trop tard" chante-t-on. "On n’a pas envie d’avoir des recours, des problèmes avec les parents" dit-on à voix basse Kevin et Lara recevront un diplôme à "l’école de la réussite"! Il ne vaut rien? Quelle importance? Celui qui veut travailler, trouve et s’instruit en travaillant, celui qui ne peut ou ne veut pas travailler a droit au chômage. A perpétuité! Et vive la mondialisation qui permet à des ingénieurs recrutés en Inde de combler nos cadres comme elle permet de délocaliser les dernières entreprises et de mettre tant de jeunes au chômage que certains commencent à se poser des questions.

Ma question est simple, voire simpliste: mais que s’est-il passé pour qu’on en arrive là? J’ai observé, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver et suis arrivée à cette réponse que je vous soumets. Comme souvent, tout est parti d’une excellente intention: donner les mêmes chances à tous les enfants. Cela devait être possible puisque le socialisme, triomphant après la Seconde Guerre mondiale, avait décidé que le cerveau de l’enfant est comme une page blanche sur laquelle tout peut être inscrit. Freinet a dit que cette "inscription" se fait plus facilement et plus durablement si l’enfant découvre lui-même et construit son savoir, c’est le "constructivisme". Cette idée semblait lumineuse, mais elle ne tient pas compte de quelques réalités: après l’âge bébé, beaucoup d’enfants cessent de vouloir s’instruire spontanément, notre savoir a 5 000 ans. Comment le "construire par tâtonnements" en quelques années? Où trouver les génies de la pédagogie capables d’aider simultanément 20 à 30 mioches à découvrir, à progresser à leur propre rythme? Où trouver l’argent pour l’achat du matériel indispensable? Etc...! On a relativement vite constaté que le système Freinet (Montessori e.a.) ne fonctionnait pas on ne l’a pas abandonné ! On n’a pas écouté ceux qui l’avaient promu et qui ont reconnu leur erreur! On l’a renforcé. On l’a contourné en inventant ce que j’appellerai le "contenu super chic pour résultat super nul": les gosses étudient par cœur ou trichent! Et ceux qui ne savent pas étudier par cœur, ceux qui ne supportent pas cet "enseignement" de pure façade, dérangent. On ne les punit guère, on sait sans doute qu’ils ont raison; tous les élèves finissent par obtenir un diplôme à "l’école de la réussite" et tous les parents sont satisfaits. Situation absurde.

Le vrai problème est connu mais intolérable: si le cerveau d’un enfant ressemble à une page blanche, certains disposent d’une page, d’autres d’un feuillet. Et ce qui s’écrit sur ces pages dépend avant tout des dons de l’enfant: goût de l’abstrait ou du concret, du pratique ou du théorique, de sensibilités diverses. Pourtant, aujourd’hui encore, le "littéraire" et le "scientifique" tiennent le haut du pavé. Aucun socialisme n’a cherché à mettre fin à ce snobisme. Il serait temps d’y mettre un terme. Il serait plus que temps de rendre à chacun sa dignité, de donner à chacun la meilleure formation dont il est capable de profiter et dont notre pays profiterait encore plus. Inutile d’aller voir en Finlande: ici, autour de nous, des gosses de 14 ans ne demandent qu’à travailler, à apprendre un métier utile, à progresser au lieu de déranger une classe par ennui et désespoir. Ces gosses - je le sais par expérience - ont souvent un fameux "bottin" technique ou social, ils sont très doués mais pas dans l’art de rester assis à faire semblant de s’intéresser à "la gentrification de Paris" D’autres enfants ont des dons littéraires ou scientifiques mais on les empêche d’engranger le savoir qu’ils recherchent, qu’ils veulent recevoir d’un enseignant. On les en empêche parce qu’ils sont abandonnés à leur sort dans une classe où le prof a tant de travail à instaurer la discipline qu’il ne peut plus enseigner. C’est ce qu’on appelle la "mixité". Et quand la discipline règne, quand tous les enfants sont scolaires, le bonheur n’est toujours pas à l’école!

Les parents ayant connaissance des directives et règlements, sont présents pour vérifier que les enseignants les respectent et beaucoup d’enseignants en sont réduits à suivre des directives au lieu de suivre les progrès réels de leurs élèves, au lieu de s’adapter aux besoins de chacun. Il y a donc des préparations invraisemblablement longues et contraignantes à réaliser, des contrôles et des corrections obligatoirement "objectifs", les réunions fréquentes une semaine d’au moins 80 heures si l’enseignant veut faire son travail avec toute la conscience professionnelle qu’on attend de lui. Mais non, on n’attend pas de conscience professionnelle, on attend qu’il occupe les enfants à l’école-garderie, qu’il leur donne les points prévus par l’"école de la réussite". On attend surtout qu’il se taise, qu’il ne critique pas cette mascarade d’enseignement où il a librement voulu entrer - qui lui donne tant de jours "libres"! - où il ramera jusqu’à la retraite ou jusqu’à trouver un vrai travail.

Pauvre jeunesse. Pauvre pays. Qui va réagir? Qui va veiller à l’intérêt de notre jeunesse, de notre pays? Je crois que "qui" sera "quoi": la crise est là, les allocations de chômage seront rabotées, les salaires revus à la baisse, et l’on exigera de vrais diplômes, de vraies compétences

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