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Insécurité
Les solutions d’Eric Janssens, acteur de terrain
Jean-Claude Matgen
Mis en ligne le 15/03/2010
Magistrat au parquet de Nivelles, spécialisé en droit de la jeunesse, Eric Janssens, qui a effectué un stage chez les paras à 17 ans et a fait son service militaire, travaille sur le terrain de la justice pour les mineurs depuis plus de 20 ans.La délinquance juvénile, il connaît. Ses fonctions mais aussi ses convictions l’amènent à considérer qu’assurer un maximum de sécurité aux citoyens de tous âges est l’un des fondements de la justice et de la vie en société tout court.
Il a été très remué par tous les commentaires qui ont été faits à la suite de certains faits divers graves qui ont défrayé la chronique judiciaire bruxelloise ces dernières semaines.
M. Janssens, comment jugez-vous les réactions médiatiques aux événements dramatiques qui se sont produits récemment dans la capitale ?
Ces événements sont graves, en effet, mais des faits divers graves, hélas, la Belgique en a connus à toutes les époques et je trouve lamentable que certains médias, pour vendre un peu plus de papier ou augmenter leurs audiences, tombent dans "l’émocratie" et la surenchère.
Mais aussi que certains politiques surfent sur cette vague d’émotion populaire pour faire de la musculation sans intérêt.
L’insécurité relative qui règne en Belgique est le résultat de la non-application de la loi. Et cette non- application de la loi est la conséquence du laxisme des politiques, qui ne donnent pas aux travailleurs de terrain les moyens de mettre en oeuvre un cadre légal par ailleurs excellent.
Que pensez-vous des propos de M. De Decker, président du Sénat et bourgmestre d’Uccle, qui se plaint du travail de la justice et du personnel des Institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) et propose la création de centres d’éducation renforcée sous la houlette de militaires ?
Je dis qu’il joue avec le feu. Je ne comprends pas que le deuxième personnage de l’Etat s’attaque à des institutions qui ont toujours été privées des moyens d’agir. Le politique n’aime pas la justice qui lui rappelle régulièrement ses turpitudes et lui remonte tout aussi régulièrement les bretelles. Et il la prive des moyens de fonctionner. Les sections financières des parquets sont exsangues, alors qu’il y aurait beaucoup à dire au sujet de la criminalité économique, les juges de la jeunesse font ce qu’ils peuvent avec peu de choses, on s’attaque aux mafias avec des catapultes
Quant au personnel des IPPJ, il se bat dans des conditions précaires et pour des salaires de misère. Je trouve fort de café que M. De Decker le dénigre, sans même connaître la réalité de son travail.
Pour autant, de nombreux acteurs de terrain, comme les policiers, vont répétant que les mineurs délinquants sont souvent relâchés séance tenante, même lorsqu’ils ont commis des faits graves. Est-ce supportable pour le citoyen ?
La réponse aux actes isolés comme aux actes répétés doit être forte et ferme. En tant que procureur du Roi, j’ai en charge de dire stop à la délinquance et d’assurer la protection de la société.
J’aimerais dire qu’une violence énorme est faite aux enfants et aux adolescents par une société dont un septième des membres vit dans la pauvreté, ce chiffre étant même de 20% dans les grandes agglomérations. Les mineurs délinquants ne sont jamais que le miroir de cette société et la précocité de leur délinquance un des effets d’une pression sociale et économique terrible. En a-t-on conscience ?
Cela ne m’empêche pas de prôner une réponse immédiate aux actes de délinquance graves. Il faut pouvoir enfermer tout de suite le jeune pendant quelques jours, quelques semaines voire quelques mois avant de l’aider à se reconstruire et à réparer.
Pour cela, il faut des moyens. Ils existent sous la forme de places fermées en IPPJ, à Everberg, à Saint-Hubert prochainement, à Achêne demain. Faut-il en créer davantage ou utiliser plus "finement" les structures existantes ? Telle est la question.
Il y a quelques années, de jeunes pensionnaires de Braine-le-Château ont mis le feu à leur centre. J’ai dû improviser, en remettant deux tiers de ces mineurs, dont on affirmait qu’ils ne pouvaient pas être traités autrement qu’en milieu fermé, en famille, avec un encadrement adéquat s’entend. Cela a donné des résultats sensationnels.
Mais finalement que préconisez-vous ?
La palette des mesures offerte par la loi sur la protection de la jeunesse constitue un modèle que le monde entier nous envie mais tous les ministres de l’aide à la jeunesse ont mené et mènent une mission rendue impossible par les lignes budgétaires.
Ce qu’il faut, c’est investir massivement dans le suivi intensif en milieu de vie, permettre à toutes les associations, comme "Cap Solidarité", "Beau Plateau", "Vent Debout", le "Chenal d’amarrage", le projet "Emergence" de l’ancien boxeur Bea Diallo, de poursuivre et d’intensifier leur travail de "coaching".
Tous leurs éducateurs, malgré leurs salaires bas et leurs conditions de travail ingrates, ont le feu sacré car ils savent qu’un encadrement personnalisé, permettant une accroche concrète, l’établissement d’une relation durable et forte, une prise en charge contraignante et quotidienne, à mille lieux de l’ambiance Club Med, constitue la seule manière de remettre debout des jeunes sans repères, sans famille, sans père, qui ignorent ce que sont l’autorité et la loyauté et qui ne demandent qu’à en faire l’expérience.
Moi, cela fait 20 ans que je pratique cette réalité, tout comme les services protection judiciaire et toutes les ASBL que je cite plus avant. Que ces initiatives soient rejointes par des militaires, cela ne me gênerait pas du tout.
C’est peut-être le seul point du discours de M. De Decker avec lequel je sois d’accord.
Je l’affirme haut et clair : mon discours n’est pas angéliste, il est réaliste. Les solutions existent. Aux politiques de faire en sorte qu’elles puissent vivre.
Ce mardi, chattez avec Eric Janssens sur la question de la sécurité entre 13h et 14h
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