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Enseignement
Le "mauvais" élève cumule les préjugés négatifs
Laurent Gérard
Mis en ligne le 22/03/2010
Il y a des étiquettes plus difficiles à porter que d’autres. Celle de "mauvais élève", par exemple. Mais que se cache-t-il derrière les stéréotypes de "mauvais" et de "bons" élèves" ? Quels enjeux ces préjugés comportent-ils ? Quelles conséquences sur la vision que les enseignants ou les condisciples ont de ces élèves, ou que l’élève a de lui-même ? Et comment modifier les pratiques pédagogiques afin d’en diminuer l’impact ? Autant de questions qui seront illustrées au travers de témoignages - certains ont déjà été recueillis, on peut en lire deux extraits ci-dessous - et débattues lors d’un colloque organisé par Changements pour l’égalité (CGé), ce samedi à Liège (lire ci-contre).
Les participants pourront notamment méditer sur les résultats d’une enquête menée par CGé sur ces étiquettes. Rudy Wattiez et Gaëtane Chapelle ont interrogé plus de 350 personnes (enseignants, étudiants en école normale et enseignants qui complètent leur formation par un master en sciences de l’éducation). Ils leur ont demandé, sans leur donner le temps de la réflexion, de définir comment ils se représentaient soit des mauvais élèves, soit des bons élèves. Plus précisément, les voient-ils "influençables ou autonomes"; "peu confiants ou sûrs d’eux"; "impulsifs ou prudents"; "peu courageux ou volontaires"; "entreprenants ou timorés"; "conventionnels ou créatifs"; "optimistes ou pessimistes"; "peu intelligents ou très intelligents"; "ouverts ou réservés"; "attentifs aux autres ou égoïstes"; "chaleureux ou distants"; "pleins d’humour ou moroses"; "consciencieux ou insouciants"; "anxieux ou sereins" ?
Les résultats ne manquent pas d’interpeller Gaëtane Chapelle : "Nous constatons qu’en moyenne, tous les qualificatifs sont positifs pour les bons élèves, et négatifs pour les mauvais élèves. Pour "consciencieux/insouciants", on peut comprendre, mais pour "attentifs aux autres/égoïstes", on ne voit pas vraiment où est le rapport avec la réussite à l’école. Un seul critère ne présente pas de différence claire entre bons et mauvais, c’est "très intelligents/peu intelligents". Là, les enseignants ne sont pas d’accord entre eux pour savoir si on est intelligent quand on est bon élève. Les réponses sont très variées." Pourquoi ? Parce que ça ne se fait pas de dire qu’un élève n’est pas intelligent ? "Oui, je crois. Enseigner, c’est faire apprendre. On ne va quand même pas, en 2010, dire que les mauvais élèves sont mauvais parce qu’ils sont peu intelligents, et vice-versa. Ce serait exagéré."
Conclusion ? "Un bon élève a un crédit supérieur dans beaucoup de zones où l’on peut le juger, alors que le mauvais élève a un crédit négatif d’emblée, poursuit Gaëtane Chapelle. Cela signifie que quand un prof a face à lui un élève qui rencontre des difficultés scolaires, spontanément, malgré lui et malgré toute sa bonne volonté, parce que notre cerveau humain fonctionne ainsi et catégorise, il applique à cet élève un stéréotype qui comprend des traits négatifs de type manque d’humour, égoïsme, etc. Par définition, cela risque de peser sur cet élève, dans la relation entre le prof et l’élève, mais également entre les élèves. Car il y a fort à parier que ces stéréotypes, les élèves les ont également, pour leurs congénères et pour eux-mêmes. C’est la question de l’effet Pygmalion : si quelqu’un me regarde en trouvant que je suis brillant, je deviens plus brillant; s’il me voit nul, je deviens davantage nul. Une fois que l’on a cette étiquette de mauvais élève, il est deux fois plus difficile de réussir. Pour nous, cette étiquette est donc un enjeu majeur en matière d’échec scolaire et d’inégalités scolaires et sociales. Car on sait par ailleurs que le mauvais élève est souvent issu d’un milieu défavorisé ou d’une culture éloignée de la culture de l’école. Sociologiquement, le mauvais élève n’est pas n’importe qui."
Dès lors, que pourra-t-on faire pour lutter utilement contre ces stéréotypes ? Il y a d’abord un travail de sensibilisation à mener. "Bien souvent, les enseignants ne mesurent pas à quel point c’est plus qu’un désagrément d’être vu comme un mauvais élève, c’est un véritable frein à l’apprentissage." Au-delà de la prise de conscience, il existe des pistes pour modifier ce phénomène. "On peut réfléchir à la manière d’évaluer l’élève : l’évalue-t-on en comparaison avec les autres ou bien avec lui-même, en mettant en avant ses progrès ?; en public ou en privé, en ne mettant pas en danger son image face aux autres ?; Il existe également des dispositifs qui font collaborer les élèves entre eux plutôt que de les mettre en compétition. Car plus on est en compétition, plus l’image de soi est importante et l’on risque gros si l’on est mal vu. Alors que si on coopère les uns avec les autres, on accepte qu’un tel m’aide quand il est meilleur dans une branche et vice-versa. L’image de soi prend alors moins d’importance."
Plus que de techniques à utiliser, il s’agit, conclut Gaëtane Chapelle, d’une posture à adopter : "Voir l’élève autrement; revoir son dispositif pédagogique; considérer qu’on n’est pas là pour sélectionner les meilleurs, mais pour former tous les élèves, bons et moins bons."
Savoir Plus
Une journée d’étude
Changements pour l’égalité (CGé) et la Cité de la connaissance organisent une journée d’étude intitulée "Bon ou mauvais élève, qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui ?", ce samedi 27 mars 2010 à Liège (1). Des ateliers en petits groupes permettront d’échanger les expériences. L’objectif est de mesurer pour chacun l’impact de cette étiquette en termes de réussite scolaire et de creusement des inégalités. Sur base de ces récits, des échanges auront lieu avec Marcel Crahay (Universités de Liège et de Genève), Patrick Picard (INRP) et Gaëtane Chapelle (CGé, UCL).
Cet événement entre dans le cadre de la journée spéciale sur l’éducation du festival des idées "La Cité de la connaissance" (2). Le jeudi 25 mars à 18h15, ce festival accueillera notamment la conférence "L’Humanité à un tournant ?", de Michel Serres, philosophe, professeur à l’Université de Stanford et membre de l’Académie française.
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