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"Sire, puis-je vous voir en tête-à-tête ?"
Mis en ligne le 23/03/2010
Juin 1999, libéraux et socialistes remportent les élections législatives. Une vague bleue et rouge déferle sur la Belgique, portant le francophone Louis Michel, alors président du PRL, aux portes du palais de Laeken. Le Brabançon wallon connaît bien le Souverain, avec qui il partage, notamment, une passion pour la moto. C’est un jour de juin. Et Louis Michel arrive au château de Laeken avec quelques collaborateurs. Une rencontre avec le Souverain est prévue. A l’agenda : la formation d’un nouveau gouvernement fédéral. Jacques van Ypersele, le directeur de cabinet du Roi, est présent quand débarquent le libéral francophone et son équipe. Rapidement, le Roi tend un brouillon de communiqué de presse à Louis Michel. Sur le papier : les noms du libéral francophone François-Xavier de Donnea et de la libérale flamande Annemie Neyts. Le Roi propose de les désigner tous deux informateurs en vue de former un gouvernement fédéral et d’entamer les discussions avec les sociaux-chrétiens
Silence gêné. Louis Michel demande alors : "Sire, puis-je vous voir en tête-à-tête ?" Les collaborateurs libéraux sont priés de quitter la salle, Jacques van Ypersele également. Louis Michel fait remarquer au Roi que ces deux personnes ont de très grandes qualités mais ne disposent pas des réseaux suffisants pour mener à bien cette mission. Après un court entretien, les deux hommes rejoignent leurs équipes.
"M. Michel ici présent pense qu’il peut arriver à faire quelque chose si nous lui laissons un délai de 24 heures" , glisse alors Albert à Jacques van Ypersele "On a vu la tête du directeur de cabinet changer , s’amuse plusieurs témoins de la scène. "Van Yp" a dû se dire qu’à partir de là tout allait devenir plus difficile."
C’est qu’avec Louis Michel à la barre, pas question de faire revenir la famille sociale-chrétienne - battue au scrutin - dans le jeu. Le Roi accorde donc un délai de 24 heures à Louis Michel. Et il ignore qu’à cet instant, déjà, le président des libéraux francophones a un atout imbattable dans sa manche. La partie est jouée : un accord a été bétonné avec les socialistes francophones ainsi qu’avec les libéraux de Guy Verhofstadt. Cet accord sera élargi aux socialistes flamands dès le lendemain lorsque Louis Michel et Johan Vande Lanotte se retrouvent chez le président du PS de l’époque : Philippe Busquin. L’heure des sociaux-chrétiens est désormais passée : les voilà relégués sur les bancs de l’opposition pour huit longues années
"Cet épisode a été un vrai tournant, confie un témoin de l’époque. On a vu comment le directeur de cabinet avait essayé de ramener les sociaux-chrétiens par la fenêtre alors qu’ils étaient sortis par la porte après les élections législatives où ils avaient été battus. Proposer De Donnea et Neyts, c’était vraiment méconnaître le contexte politique de l’époque." "Je n’étais pas présent à ce moment-là précisément , commente Johan Vande Lanotte (SP.A), mais j’ai expérimenté déjà ce moment où l’entourage du Roi a essayé d’utiliser le Roi pour faire passer ses propres désirs." Le SP.A ne veut pas en dire plus sur ce moment précis. " Mais, dit-il , c’était un moment-clé où l’on sentait que les chrétiens-démocrates allaient quitter le pouvoir et certaines personnes dans l’entourage du Roi ont voulu compenser cela. Mais ce n’était certainement pas une volonté du Roi."
"Plus jamais, je n’ai connu de tentative aussi frontale du Palais de faire quelque chose dont les partis ne voulaient pas , relève un vice-Premier ministre. Il y a bien encore eu quelques tentatives où il a fallu téléphoner au Palais par la suite. Mais à chaque fois, ça s’est aplani."
On attribue tant de pouvoirs au directeur de cabinet du Roi que son statut confère au mythe. "Vice-Roi", voire "Roi à la place du Roi", Jacques van Ypersele de Strihou a tout vu. Tout entendu. Stagiaire au FMI à Washington, cabinettard aux Finances en compagnie du libéral Willy De Clercq, "van Yp" revient ensuite vers sa famille de cœur : les chrétiens-démocrates. Il cornaque les cabinets Tindemans, Vanden Boeynants et Martens. Avant d’entrer au service du roi Baudouin en 1983. Depuis, l’histoire du Rois des Belges se confond avec celle de Jacques van Ypersele. "Van Yp", comme on le surnomme, ce sont les yeux et les oreilles du Souverain dans la sphère politique.
Trente-sept ans comme directeur de cabinet au Palais, l’homme a la main sur tout l’agenda politique du Roi. A lui seul, ou presque, Jacques van Ypersele résume ce que l’on regroupe sous l’appellation fourre-tout : "l’entourage du Roi". Il encadre Albert lors de ses contacts avec des responsables politiques. "On se demande parfois si le communiqué de presse du Palais n’est pas rédigé avant même qu’on ne soit arrivé en audience" , sourit un ministre. Parfois, néanmoins, Albert s’affranchit de son directeur de cabinet. Et appelle directement les responsables politiques avec qui il entretient de bons contacts. "J’ai eu quelques fois des appels où c’est le Roi directement qui me téléphone. Ça surprend. Souvent, je raccroche et je rappelle moi-même. C’est un réflexe à avoir. On a pas envie que ce soit un canular et de s’entendre piégé à la radio le lendemain" , glisse ce ministre.
Jacques van Ypersele est membre du Comité de direction de la Maison royale, mais dans la pratique quotidienne, il est de la tête et des épaules largement au-dessus de cette structure. Et les mêmes qualificatifs sont inlassablement ressassés pour décrire ce grand commis de l’Etat : "compétent", "stratège" et "chrétien-démocrate".
Si la permanence du directeur de cabinet à son poste est parfois saluée comme un certain facteur de stabilité, d’autres, en revanche, estiment que cette longévité nuit à la fonction. Le vicomte Etienne Davignon, qui connaît bien les arcanes de la famille royale, est de ceux-là. Il plaide pour la mise en place d’un système de mandat pour le poste de directeur de cabinet du Roi. "C’est un job qu’on ne doit pas faire trop longtemps , explique Etienne Davignon. Ça n’a rien à voir avec les personnes mais avec la lourdeur de la tâche. Après une certaine période, on n’est plus en contact avec toutes les composantes de la société. Je prends mon propre exemple. A un certain moment, je connaissais ma génération, celle qui m’avait précédée et celle qui allait arriver. Mais au fur et à mesure que le temps passe, les contacts avec la génération plus jeune se distendent et se raréfient. Certaines fonctions imposent que l’on soit parfaitement informé pour les exercer de manière optimale. Mais à notre époque, on ose plus changer de collaborateurs. Un système de mandat aurait l’avantage qu’une fois que le terme est échu, on ne discute plus, on change. Dans la société actuelle, on ne peut plus être nommé à vie à une fonction."
A 74 ans, l’actuel directeur de cabinet du Roi semble ne pas vouloir suivre la voie de son illustre prédécesseur André Molitor. Celui-ci, qui fut directeur de cabinet du roi Baudouin durant dix-sept ans, a toujours indiqué au Souverain qu’il quitterait sa charge à 65 ans. Arguant qu’un renouvellement dans la fonction était indispensable. André Molitor a donc quitté le service du roi Baudouin à 66 ans
Du côté des libéraux et des socialistes, on pointe l’avantage systématique qui est donné aux chrétiens-démocrates lors de certaines négociations en vue de former un exécutif. Le CD&V, comme l’était le CVP ou le PSC, est souvent informé avant les autres formations politiques par l’entourage du Roi. "Mon sentiment , observe un ministre, c’est qu’on peut avoir des débats sur tous les sujets mais que si la famille sociale-chrétienne flamande a la capacité électorale de participer à un gouvernement, immédiatement l’orientation est donnée. C’est parfois un peu fatigant."
"Il y a là une difficulté , admet pour sa part le vice-Premier MR Didier Reynders. Est-ce que tous les partis disposent de la même information et est-ce qu’ils ont les mêmes contacts ?" Ainsi, durant la crise politique de l’orange bleue, c’est le CD&V Yves Leterme qui a fait savoir à Didier Reynders et à Guy Verhofstadt qu’une proposition de médiation via Raymond Langendries et Herman De Croo n’était pas faisable. "J’ai été averti par Yves Leterme lors d’un match de football à Roulers , raconte Reynders. Ce sont des choses qui ne se font pas : c’est au Palais à décider de ces choses-là. Quand je reçois l’information qu’on avance, ce n’est pas pour que le CD&V fasse un pas en arrière. J’ai souvent entendu que le CVP et le CD&V ont - non pas une influence - mais le dernier mot sur ce qui se fait Nous avons constaté cela avec Guy Verhofstadt."
Jean Luc Dehaene livre sa version : "A un moment donné de la crise, nous avons voulu faire désigner deux médiateurs, mais le CDH n’a pas voulu désigner une personne. Mais le nom de Herman De Croo avait déjà été donné et celui-ci était quasiment déjà en train de donner des interviews. Alors, au parti, nous avons dit : No pasaran !"
Jean-Luc Dehaene explique n’avoir jamais été impressionné par les discussions autour de van Ypersele : "Le rôle de chef de cabinet, il y a beaucoup de mythologie là autour. La nomination, des chefs-cab n’est pas neutre, il y a une interférence avec le monde politique. C’est important que le Roi trouve quelqu’un qui a de bons contacts avec le monde politique. Mais il y aura toujours des discussions autour de la couleur politique du chef de cabinet. Il doit travailler dans l’ombre, et cela crée des mythes."
Retrouvez l'intégralité de notre dossier "Monarchie" du jour dans La Libre Belgique de ce mardiCet article génère un nombre très important de commentaires qui doivent être tous revus en raison du sujet abordé. Il ne nous est matériellement pas possible d’assumer cette charge additionnelle. En conséquence, cet article ne sera pas ouvert aux commentaires. Veuillez nous en excuser. Merci de votre compréhension. La modération.
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