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Jean-Luc Dehaene, épistolier crépusculaire

Paul Piret

Mis en ligne le 22/04/2010

Surprenant, aux tonalités testamentaires, laissant un tableau en clair-obscur. Ces trois traits peuvent caractériser le message de retrait ou d’adieu de Jean-Luc Dehaene. Il est significatif à plus d’un titre.

Sur un point au moins, le communiqué répandu tard mardi par l’ex-démineur royal (nos précédentes éditions) ne peut surprendre : Jean-Luc Dehaene a eu, de fait, de quoi jauger et juger que sa mission était terminée.

La surprise abonde par ailleurs. D’abord dans la forme. Ce n’est plus un communiqué ; c’est un roman-fleuve, au niveau d’une bête politique qui put expédier bien des conférences de presse en trois borborygmes. Ensuite dans son tempo et sa diffusion, dont l’épistolier occasionnel tint ses interlocuteurs dans l’ignorance, quoiqu’il les eût prévenus de sa démarche. Enfin, dans ses tonalités de testament, inattendues sous la plume d’une personnalité toujours au four, au moulin et encore ailleurs, quand bien même il ne sera remonté sur la scène politique nationale que sous les feux d’une dramaturgie singulièrement lourde et bloquée.

Toute la conjugaison à l’imparfait à elle seule forge ces allures de message testamentaire. Plus encore, cette allusion au père psychiatre (ci-contre) qui frise quelque lyrisme. Alors que, de tout temps, il n’eut de cesse de se distancier à la fois de son milieu d’origine, de toute personnalisation de son profil politique, et des grandes envolées qu’il aimait qualifier de "blabla" quand il présidait des délibérations gouvernementales

On est loin, ici, du blabla ! La référence au père et à la psychiatrie ne renvoie pas vaguement au champ mental irrationnel auquel peut céder l’actualité communautaire. Elle s’ancre précisément dans la difficulté sinon l’incapacité pour chaque partie d’ "intégrer des éléments de la logique du partenaire de discussion". Ainsi est-ce patent de "l’opposition totale" entre deux principes, celui de la territorialité pour les uns (les Flamands) et de la personnalité pour les autres (les francophones).

Pourtant, cette opposition, il eut à la connaître assez à devoir gérer, exactement le long du même clivage, le brûlot fouronnais de la grande crise de 1987-88. Mais voilà, les temps ont changé. Et le dépit se mêle à quelque nostalgie : "depuis 1970", le personnel politique belge savait s’y faire ; ce ne serait plus le cas.

Que le distanciation soit croissante entre le Nord et le Sud du pays n’est évidemment pas une info, et on ne peut croire qu’un Dehaene en sous-estimait l’ampleur. D’autant que lui-même s’y serait inscrit, à croire ceux des francophones qui y ont moins vu un arbitre qu’un meneur de délégation flamande. Son propos crépusculaire n’en est pas moins significatif. Encore faut-il distinguer l’évolution personnelle du bientôt septuagénaire (en août prochain) de celle du pays et de celle, par-delà, de la vie politico-médiatique. Si les interlocuteurs belges ne se connaissent plus entre eux, lui-même ne les connaît plus. Sa médiation avortée de juillet 2007 l’avait déjà marqué (mais alors réduit au mutisme) ; de même, dans un autre registre, que la "photo volée" en voiture de son projet de scénario soumis au Palais en plein pourrissement de l’orange bleue.

La suite se dresse en clair-obscur.

Sur sa propre situation d’abord. Tout laisse pressentir qu’il quitte définitivement la scène politique. Or, in fine, contradictoire, un rien bravache, il annonce avoir accepté de "prêter assistance" aux négociations. Alors ?

Clair-obscur sur la situation surtout. On ne peut plus cru, Dehaene constate que sa mission "ressemblait fort à une mission impossible". Les critiques francophones ont dû l’échauder en finale. Il avait d’ailleurs préparé plusieurs versions de sa missive qui, bien sûr, n’a pas été écrite en deux minutes sur un coup de sang. Mais les ombres côtoient cette clarté aveuglante : s’il n’y a "pas d’accord" sur "un tout qui tend vers un compromis équilibré" à ses yeux, tel n’était pas "l’objectif poursuivi" de sa mission confiée en novembre dernier. Et c’est vrai.

Ainsi reste-t-il délibérément quelque marge d’interprétation, dans son retrait, entre l’échec ou l’étape de la négociation. Au fait, quand un démineur sans obligation de résultat quitte son champ d’opérations, est-ce parce qu’il l’a assaini ou parce que tout va péter ?

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