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Société | Journée internationale de l’alphabétisation
L’illettrisme reste un tabou
Annick Hovine
Mis en ligne le 08/09/2010
Liliane a commencé à travailler à 13 ans, dans une grande usine de charcuterie au fond de la province de Luxembourg. Au début, elle garnissait les pâtés, avant de travailler à la chaîne pour les pizzas et les lasagnes. Ça a duré 27 ans. Et puis le chômage, à 40 ans. Dur, surtout quand on est en délicatesse avec l’alphabet et que la santé montre des signes de faiblesse. "Lire, ça allait. Mais j’avais des difficultés à écrire. J’avais beaucoup de problèmes en calcul. Les fautes, ça va déjà mieux. Les calculs, j’ai encore dur : je compte parfois sur mes doigts." Depuis 3 ans, Liliane est apprenante à "Lire et Ecrire", à Barvaux.
Comme Alexandre, 57 ans, de Hotton. "Ça fait 13 ans que je chôme. Ce sont mes enfants qui m’ont conduit. Je ne savais pas bien mes conjugaisons. Je n’ai pas mon CEB (certificat d’études de base, NdlR), pas de diplôme. A la maison, je tournais en rond."
Les formations en alphabétisation, c’est tous les jours de la semaine, sauf le mercredi, de 9h30 à 15h45. "On s’amuse bien" , rigole Liliane. "On a le contact avec les autres, c’est important aussi. On se morfond souvent à la maison. Ici, c’est plus facile de reprendre le pas dans la vie" , ajoute Yves, 49 ans, d’Erezée. "Foutu à la porte" après 32 ans de travail lourd en chimie, sans CEB "On me refuse toutes les formations du Forem, parce que je ne sais pas lire et écrire comme il faut", témoigne-t-il. Depuis 6 mois, il est apprenant. "L’écriture s’améliore déjà."
Le 8 décembre a été déclarée journée internationale de l’alphabétisation par l’Unesco. "Aujourd’hui, 800 millions de personnes sont en grande difficulté avec l’écrit, dont deux tiers de femmes", rappelle Catherine Stercq, directrice de "Lire et Ecrire" en Communauté française. "Mais ce n’est pas qu’un problème du tiers-monde. Chaque année, des jeunes sortent encore de l’école sans maîtriser les compétences de base."
Aussi choquant que cela puisse paraître, un adulte francophone sur dix a du mal à lire, à écrire et à calculer, souligne l’association. Soit dix pour cent de citoyens qui n’accèdent pas aux savoirs de base nécessaires pour vivre dans la société. Quand on est illettré, on prend un bus sans être sûr d’arriver à bon port; on ne peut pas répondre aux convocations du Forem; on ne peut pas effectuer un virement bancaire ou acheter un billet de train en ligne
En Communauté française, 16 000 adultes suivent des formations dans le secteur de l’alphabétisation (8 000 en Wallonie et 8 000 à Bruxelles), dont un tiers à "Lire et Ecrire". Le nombre d’apprenants, qui a crû quasi continuellement depuis 1990, connaît un tassement depuis 2007, essentiellement en Wallonie. "C’est plus difficile de s’inscrire dans une dynamique d’alphabétisation dans les milieux ruraux parce qu’il y a notamment le regard des autres", expose Jean-Marie Schreuer, coprésident de "Lire et Ecrire". Dans les grandes villes, l’isolement a au moins cet avantage d’être moins exposé à la rumeur, aux médisances, aux méchantes langues Dans les campagnes, d’autres difficultés se rajoutent : les lieux de cours sont éloignés, les transports publics sont trop rares, les garderies difficiles à trouver
Malgré le recul du nombre d’apprenants du côté francophone, on refuse chaque année plus de 3 000 demandes de formation, souligne encore l’association.
L’illettrisme persiste donc et l’accès à l’alphabétisation de tous est loin d’être une réalité, malgré les engagements pris par les différents gouvernements. La liste des obstacles qui empêchent des personnes qui en ont pourtant le souhait de se rabibocher avec les chiffres et les lettres est longue L’information sur l’offre d’alphabétisation n’atteint pas forcément les gens qui en ont le plus besoin; il manque des locaux, des formateurs; il n’y a pas de bus pour accéder aux lieux de cours
Sans compter les barrières psychologiques, qui empêchent de franchir le pas. "Les gens se sentent idiots, analphabètes, donc bêtes. Ils n’osent pas parler de leurs difficultés, qu’ils préfèrent cacher, de peur de passer pour des incapables complets", indique encore Catherine Stercq.
En 2010, l’illettrisme des adultes reste un sujet largement tabou. Pour que cela change, "Lire et Ecrire" lance une vaste campagne de sensibilisation.
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