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Politique
Carl Devos: "On est face à un cimetière de relations humaines"
Christian Laporte
Mis en ligne le 19/10/2010
L e politologue de l’Université de Gand analyse pour "La Libre" les récents rebondissements politiques.
La réaction expresse des partis francophones ne vous a-t-elle pas surpris ?
Je n’ai pas été étonné par la réaction des trois partis, mais très surpris quand même par la rapidité de leur refus global et davantage encore par la manière par laquelle ils l’ont exprimé. Je suis de ceux qui pensent que Bart De Wever a fait des efforts pour aller à la rencontre des francophones. Et qu’il a laissé tomber certains points pourtant importants aux yeux de son propre parti. Ainsi, il n’y aurait plus la circulaire Peeters en tant que telle, mais inversement les francophones devraient continuer à demander qu’on leur envoie les documents en français tous les trois ans. En même temps, les bourgmestres contestés pourraient s’adresser à une chambre du Conseil d’Etat, mais elle serait flamande et pas bilingue comme l’espèrent les francophones. Bart De Wever a aussi voulu faire un geste pour le refinancement de Bruxelles, mais sans rencontrer les vœux francophones.
Mais ces gestes sont insuffisants…
Bart De Wever doit être très déçu par la démarche immédiate de non-recevoir francophone et sa déception ne doit pas être éloignée de celle qu’avait ressentie Elio Di Rupo lorsqu’il avait, lui aussi, dû constater son échec J’ai cependant une grande crainte après ce qui s’est passé : la manière brutale de la rupture pourrait déboucher sur un blocage total et sur l’impossibilité de reprendre le dialogue. N’oublions pas que ce qu’a avancé De Wever était aussi précaire qu’un château de cartes; il avait d’ailleurs annoncé la couleur dès le début du week-end.
Qu’est ce qui va se passer maintenant, selon vous ?
Je crains que l’opportunité d’un grand accord communautaire soit passée, mais en même temps, le CD&V, le SP.A et Groen! ont exprimé le souhait de poursuivre les discussions. Et même s’ils ont opposé une fin de non-recevoir au clarificateur, les partis francophones ne veulent pas rester non plus sur cet échec
Et si on débouchait quand même sur un blocage total ?
Le Roi n’aurait plus d’autre choix que de remettre en selle un nouveau démineur. Logiquement, ce devrait être un francophone et plus encore un socialiste.
Le Roi pourrait aussi demander de mettre les libéraux en piste.
C’est très peu probable, car si Elio Di Rupo était contraint d’inviter Didier Reynders, cela serait immanquablement associé à une reculade socialiste face aux demandes des nationalistes flamands.
L’on évoque aussi un gouvernement d’urgence…
Oui, mais c’est vraiment peu réaliste, car ce type de gouvernement n’aurait de sens que si l’on trouve les bases d’un accord communautaire. Précisément sur ce qui est la cause du fossé actuel
Mais de nouvelles élections ne seraient-elles pas dangereuses ? Qui dit que les électeurs remettraient vraiment ça tel quel ?
Les plus responsables d’entre eux veilleront encore à les éviter en continuant à se dire constructifs. Du reste, en cas de scrutin, je ne dis pas qu’elles rendront nécessairement le PS et la N-VA plus forts. Ce n’est pas exclu, mais dans ce cas-là, on ne sera pas plus avancés ! Une certitude : ce ne seraient pas des élections classiques autour de thèmes qui devraient dominer les esprits en matière économique et sociale, mais franchement une élection qui porterait sur l’avenir de la Belgique. Elles auraient peut-être un effet bénéfique : l’on ne pourra plus en réorganiser aussi vite et avec le même objectif. Car là, le monde politique perdrait définitivement son crédit et le pays beaucoup d’argent. En outre, les marchés internationaux finiront par faire pression avec les conséquences négatives qu’on devine. Retourner aux élections, c’est un grand risque qu’il faut éviter.
Etes-vous pessimiste aujourd’hui ?
A vrai dire oui, car ce qui se passe laissera de profondes traces dans les deux camps. La N-VA ne sera plus tentée de faire de nouvelles démarches non plus. Mais plus grave, les relations humaines entre les différentes franges du monde politique sont totalement détériorées, la confiance est cassée et on profère des méchancetés. On est à des années-lumière d’un compromis digne de ce nom, où les deux camps font des concessions, mais sortent aussi avec des acquis d’une négociation délicate. C’est dramatique, on est face à un cimetière de relations humaines. Je sais bien que ce sont des professionnels qui doivent pouvoir rebondir, mais dans une crise qui dure depuis trois ans, il y a de quoi douter. Il faudrait "un break" d’un mois pour permettre à tous ces messieurs-dames de se recharger les accus et de prendre de vraies vacances. Pendant ce temps, les chercheurs des partis pourraient jeter de nouvelles bases. Il y a un réel besoin d’idées neuves.
L’organisation d’un congrès national ou fédéral peut-elle en être une ?
Le problème, c’est que notre Constitution ne prévoit pas pareille éventualité. Et puis, pensez-vous que cela changerait les rapports ? Les députés et les sénateurs suivraient leurs partis, non ? Donc, qu’on soit à 10 ou à 150, je ne vois pas ce que cela changerait. Et s’il en sortait un nouveau blocage, ce serait un moment très délicat. Un gouvernement d’union nationale serait tout aussi suicidaire
Et un referendum ?
Non, cela semble très démocratique, mais quid si 85 % d’une communauté vote dans un sens et 85 % de l’autre dans une optique totalement opposée ? Le blocage serait là bien pire. Et puis, à ceux qui y tiennent vraiment, je renvoie à la consultation populaire sur le retour de Léopold III sur le trône en mars 1950. Et surtout à ses conséquences
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