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Religions | Un livre de Xavier De Schutter

Pas de mort sans rites, ni de rites sans mythes

Christian Laporte

Mis en ligne le 06/11/2010

L’éventuelle vie après la vie interpelle toujours nos contemporains. Et l’ésotérisme continue bien entendu à faire recette dans cet environnement.

En ce début novembre, où l’on se souvient de ses défunts, l’historien des religions Xavier De Schutter (ULB) sort opportunément un livre sur la manière dont les hommes conçoivent la vie après la vie.

Pourquoi un livre sur la vie après la vie ?

Deux questions me passionnent depuis que je pratique l’histoire des religions : à quoi ressemble Dieu ? et à quoi ressemble l’au-delà ?

Des questions lancinantes que l’homme s’est toujours posées et qui sont le fonds commun de toutes les religions. Mais il s’agit de répondre à une seule et même interrogation : à quoi ressemble l’invisible? Or, l’homme ne dispose pas d’un idiome particulier pour exprimer l’invisible ou dire l’indicible : ne possédant aucune connaissance empirique de la mort, confronté à un total déficit d’information, c’est à son imagination (les croyants diront plutôt à la révélation) qu’il doit avoir recours.

Les textes religieux et ceux qui abordent la mort semblent intéressants parce qu’ils nous parlent de l’homme, de ses angoisses et de ses espérances les plus profondément enfouies en lui, ce que le philosophe Jankélévitch appelait "le désir métaphysique par excellence", c’est-à-dire le vœu de survie.

Quand on s’aventure dans la littérature mythologique et théologique qui traite de la vie après la vie, on ne peut que s’incliner devant la richesse et la diversité des réponses apportées à l’éternel questionnement de l’homme face à son destin de futur cadavre.

On connaît le paradis et l’enfer chrétiens, moins les autres religions : il y a aussi des archétypes qui devraient faire réfléchir les adversaires de la société multiculturelle.

Bien sûr. J’évoquais la diversité des réponses (la survie dans un monde ténébreux, la résurrection, la réincarnation, etc.), mais par-delà ces divergences, il est vraiment surprenant de constater à quel point les similitudes sont nombreuses. J’ai voulu, dans mon livre, souligner ces points communs qui reviennent avec une étonnante récurrence dans les trois religions du Livre, mais aussi dans des civilisations très éloignées et restées étrangères. Parmi ces thèmes récurrents, je citerais les épreuves qui attendent l’âme en partance vers l’au-delà : ses bonnes et ses mauvaises actions sont pesées sur une balance, elle doit traverser un pont jeté par-dessus un fleuve infernal, elle doit comparaître devant sa conscience ou devant son image reflétée par un miroir, etc.

Ce voyage vers le pays des morts est parsemé d’embûches et si complexe, voire labyrinthique, que souvent le mort emporte dans sa tombe un plan qui lui évitera de s’égarer, une sorte de vade-mecum ou de livre des morts qui l’aidera à répondre aux questions posées par les juges du tribunal d’outre-tombe.

Et les délices qui l’attendent au paradis ou les supplices dans la fournaise de l’enfer ne sont jamais qu’une variation sur un thème donné. Qu’il soit chinois, inuit, grec ou arabe, l’homme est confronté aux mêmes problèmes existentiels et ses réponses ne peuvent varier à l’infini. Face à l’universalité des propos tenus en tous temps et sous toutes les latitudes par l’homo religiosus, le repli identitaire et le discours frileux des adversaires de la multiculturalité ne tient pas la route.

L’ésotérisme fait-il toujours recette ?

A toutes les époques, il a attiré la frange de la population déçue par la religion officielle, institutionnalisée, exotérique. Depuis les Lumières, l’Europe, partiellement déchristianisée, s’est davantage tournée vers l’ésotérisme : d’où le succès au XIXe siècle du spiritisme, de la théosophie ou de l’anthroposophie.

De nos jours, ces mouvements sont passés de mode, mais d’autres "religions" alternatives ont pris le relais. Telle la vague New Age qui, depuis les années 60, celles de la contre-culture, attire de nombreux vagabonds spirituels, qui ne savent plus trop à quel saint se vouer.

L’attrait d’un Orient mystique, déjà mis au goût du jour par les théosophes du XIXe siècle, y tient une place de choix, avec sa croyance en la réincarnation, mais aussi le néo-chamanisme, la communication avec les anges, le channeling (version moderne du spiritisme), etc. De surcroît, depuis le succès mondial du livre de Moody, "La vie après la vie", paru en 1977, l’Occident a une sorte de nouveau livre des morts, à savoir le récit de ceux qui ont vécu une expérience proche de la mort et ont été ranimés. Les enquêtes menées auprès des NDE ("near death experiencers") donnent l’impression de vouloir ressusciter les certitudes que la science a détruites, ce qui est le propre de l’ésotérisme et de l’occultisme.

C’est comme si notre époque rationaliste et sceptique avait trouvé là le moyen de se convaincre, études expérimentales à l’appui et en faisant l’économie de tout discours dogmatique, qu’une survie consciente nous attend après la mort. Comme si les hommes de science en blouse blanche avaient pris le relais des hommes d’Eglise en soutane pour élaborer une nouvelle eschatologie !

Mais quand on y regarde de plus près, on constate que, même s’il a changé de ton, l’imaginaire humain chante toujours le même refrain. Le ciel des NDE n’offre rien de très original, sinon une version revue et corrigée des anciennes croyances.

Les conceptions de l’au-delà sont plurielles. Qu’en pensent les Belges ?

Je ne connais aucune enquête ni statistique fiable en la matière, mais on peut supposer que rien ne distingue le Belge des autres Occidentaux européens : selon les sondages récents, près de la moitié de nos contemporains se déclarent "sans religion", mais seulement un tiers sont des athées convaincus, niant l’existence de Dieu et de l’âme.

Les autres se réfèrent volontiers à une vague "force vitale" et à une forme, tout aussi vague, de survie. Un chiffre éloquent : près de 25 % des Français et des Nord-Américains croient à la réincarnation, et ce chiffre est en hausse, puisque 31 % des jeunes y trouvent une réponse à l’après-vie jugée plus satisfaisante que la vieille croyance en la résurrection, en perte de vitesse.

Cela dit, les conceptions ne sont nullement figées et, même si la pratique dominicale ne concerne plus qu’une petite dizaine de pour cent de nos compatriotes, la grande majorité reste des "pratiquants périphériques" qui fréquentent l’église aux principales étapes de la vie, à savoir le baptême, le mariage et les funérailles, auxquelles le rituel religieux confère l’indispensable vernis de sacré. Il existe des cérémonies laïques, mais elles manquent de faste et de pompe.

Ne l’oublions pas : mourir, c’est faire le grand saut vers l’inconnu qui effraie, c’est changer de régime existentiel, et dans toutes les sociétés, changer de statut implique des rites de passage, des épreuves initiatiques. La mort, ultime initiation, ne peut se concevoir sans rite et le rite se passe difficilement de mythe.

Xavier De Schutter, "Délices et supplices de l’au-delà. La vie après la vie". Editions Mols - Desclée De Brouwer (428 pages).

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