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La grande grève contre la "loi inique" fit émerger la Wallonie
Christian Laporte
Mis en ligne le 13/12/2010
Pour les militants wallons regroupés autour de José Fontaine et de la revue "Toudi", la grande grève de la fin 60 et du mois de janvier 1961 en Wallonie contribua de manière décisive à la prise de conscience fédéraliste du sud du pays. Certes, "le renardisme tel qu’il se définissait politiquement et économiquement au moment des faits est mort, mais son esprit de révolte, de lutte au-delà des appareils, son sens d’une certaine générosité, la volonté non nationaliste de construire la Wallonie, tout cela a bel et bien survécu. En ce sens, la grève de 60 n’est que "suspendue" A quelques jours du véritable anniversaire du début de ce que l’on a appelé, non sans raison, "la grève du siècle" dans notre pays, le débat resurgit tant dans les cénacles intellectuels que dans les médias : cette mobilisation surtout ouvrière et surtout wallonne préfigura-t-elle vraiment la "fin de la Belgique de papa" ? Ce qui est certain c’est qu’elle y contribua de manière décisive, même s’il y eut bien d’autres détonateurs beaucoup plus linguistiques
En réalité, tous ces facteurs étaient bien présents en 1960 : si l’aile flamande de la CSC ne s’engagea pas de manière déterminée aux côtés de la FGTB, voire de ses propres frères de combat wallons, c’était aussi parce que les syndicalistes flamands étaient très préoccupés par la querelle autour du volet linguistique du recensement décennal.
Afin d’empêcher une francisation sociologique progressive de la périphérie bruxelloise, les partis flamands firent monter au front quelques dizaines de bourgmestres réfractaires à la distribution de ce volet linguistique tout en mobilisant toutes les chapelles du Mouvement flamand. Une fronde maïorale à côté de laquelle celle actuelle de trois maïeurs des communes à facilités paraît presque anecdotique, si elle ne concernait pas elle aussi des droits essentiels
Mais, au cœur de la Wallonie, un esprit de révolte se développait lentement mais sûrement. Beaucoup de Wallons avaient mis leurs espoirs dans le gouvernement laïque PSB-Parti libéral de 1954 à 1958, après quatre ans de majorité absolue sociale-chrétienne à domination flamande. Mais, comme le rappelle Paul Delforge dans l’ "Encyclopédie du Mouvement wallon", les griefs ne furent guère rencontrés. Si les Wallons allaient s’intéresser quelque peu à la fixation de la frontière linguistique, ils étaient bien plus préoccupés par les obstacles et les freins si nécessaires à son redéploiement : il y avait les retards pour aménager l’autoroute de Wallonie tout comme pour moderniser les canaux, voire pour électrifier le chemin de fer.
A cela s’ajouta le fait que le 23 mars 1960, la Chambre avait voté une loi donnant désormais une majorité absolue d’élus à la Flandre : 113 contre 77 pour la Wallonie et 35 pour Bruxelles. Non point que les Wallons ne reconnaissaient pas l’évolution démographique belge, loin s’en faut, mais, pour nombre d’entre eux, cette nouvelle donne aurait dû s’accompagner de mesures compensatoires.
D’autant plus encore qu’à l’époque les bassins industriels wallons subissaient de plein fouet la crise avec la fermeture progressive des mines. De quoi amener le Congrès national wallon à tirer la sonnette d’alarme mais aussi le gouverneur du Hainaut, Emile Cornez, à lancer publiquement un appel pour que l’on vienne en aide aux arrondissements wallons qui accusaient tous, sans la moindre exception, des diminutions du taux de l’emploi qui pouvaient aller jusqu’à 23 %, alors qu’inversement tous les arrondissements flamands connaissaient une hausse.
Se greffèrent là-dessus d’autres facteurs perturbateurs : le gouvernement social-chrétien-libéral dirigé par Gaston Eyskens s’essoufflait dangereusement alors qu’il avait dû gérer le passage du Congo à son statut d’indépendance.
Il fit mine de maîtriser la situation lors de la Table ronde qui s’était déroulée en janvier 1960, mais ne pouvait évidemment pas deviner que les débuts de la République démocratique du Congo seraient difficiles.
Il y eut, bien sûr, les incidents de Léopoldville, le 30 juin mais surtout, quelques jours plus tard, le début de la sécession katangaise. Se situa alors un épisode traditionnellement moins connu mais pas moins important pour comprendre le contexte dans lequel Gaston Eyskens allait reprendre la main et imposer la "loi unique".
Comme l’éclairèrent de manière très précise voici quelques années les historiens Michel Dumoulin et Vincent Dujardin (UCL, tous les deux), le roi Baudouin mit sérieusement sa position en péril en caressant l’espoir d’une reconnaissance du Katanga qui se heurtait cependant à l’opposition d’une partie du gouvernement.
Qu’à cela ne tienne, le chef de l’Etat envisagea alors sérieusement de demander la démission de Gaston Eyskens et de mettre en place un gouvernement fort avec l’appui de Paul van Zeeland alors que Paul-Henri Spaak, alors secrétaire-général de l’Otan, fut aussi mis au parfum.
Le projet avorta cependant face à l’obstination d’Eyskens qui refusa le scénario, soutenu aussi par le PSC-CVP, le président Théo Lefèvre en tête.
Pour les analystes de la monarchie, cette pression royale précipita le départ de Léopold III et de Lilian de Réthy de Laeken, peut-être plus encore que le mariage annoncé du roi avec Fabiola de Mora y Aragon annoncé à la mi-septembre
Mais n’anticipons pas : la mise en garde adressée par le roi Baudouin à Gaston Eyskens eut pour effet de relancer ce dernier et l’amena à se relancer tout en remaniant son gouvernement. Mais ce fut aussi, sinon surtout, l’occasion de peaufiner un vaste projet de loi "d’expansion économique, de progrès social et de redressement financier" qui fut déposé par le gouvernement le 4 novembre 1960 et qui devait être le point d’orgue de la législature.
Qu’y trouva-t-on ? Pas moins de 133 articles qui concernaient l’expansion économique, l’emploi et le travail, la prévoyance sociale, les pouvoirs locaux et régionaux, la réforme administrative, la fiscalité et les dommages de guerre. Un vaste plan qui était sans doute moins dicté par une logique économique que par des considérations d’ordre politique, selon une thèse de doctorat défendue à l’université de Liège par F. Kinet.
Mais Dumoulin et Dujardin contestent quelque peu cette vision. Pour eux, "l’ensemble de la loi unique constituait un programme de réformes ambitieuses qu’on ne peut réduire à la simple expression d’un compromis entre les deux partis au pouvoir".
Suivons-les encore dans leur analyse : "Ce programme contenait un volet fiscal et budgétaire considérable : 6,6 milliards de francs d’impôts supplémentaires, trois impôts communaux nouveaux mais aussi 4 milliards d’économies et 11 milliards de réductions de crédits." Mais il y avait aussi "des mesures visant la répression des infractions en matière d’octroi d’allocations de chômage, de renforcement du contrôle médical, en matière d’assurance maladie-invalidité ainsi qu’un recul de l’âge de la pension dans les services publics et une augmentation des retenues sur les pensions de survie".
Ce dernier volet fut perçu comme une déclaration de guerre par la FGTB et il serait inexact de dire qu’il fut bien accueilli dans les rangs des travailleurs chrétiens. La manière dont les efforts demandés furent ainsi répartis transforma rapidement le projet de loi unique en "loi inique".
Plus encore, l’encre du projet n’était pas encore sèche qu’une "Opération Vérité" fut lancée en Wallonie, plus précisément le 20 octobre 1960 à Namur par l’Action commune socialiste, donc tant par le parti que par sa branche syndicale.
Tous les observateurs s’accordent cependant pour reconnaître le rôle fondamental d’André Renard dans cette mobilisation. Comme l’a laissé entendre Pierre Tilly (UCL) dans la magistrale biographie qu’il a consacrée au leader syndical liégeois, ce dernier ne tint guère à ce que le mouvement de grogne soit récupéré par le PSB. Il n’avait pas davantage confiance dans la FGTB flamande, ne croyant guère, enfin, en une solidarité des travailleurs flamands.
Conséquence de tout ceci : lorsque la grande grève démarre le 20 décembre, ce ne fut pas à la suite d’une décision de la FGTB nationale mais des centrales régionales qui allaient se réunir au sein d’un comité de coordination - en fait un organisme syndical de défense des intérêts économiques et sociaux de la Wallonie.
Le 21 novembre, soit un mois avant le vrai coup d’envoi de la grève, André Renard avait déjà annoncé la couleur à Herstal : pour lui, la lutte dépasserait le simple retrait de la Loi unique et se muerait donc en lutte contre le régime. Ce que "La Gauche", organe de combat des travailleurs, résuma aussi par un slogan qui avait de quoi effrayer le gouvernement : "Nous irons aussi loin qu’en 1950."
La température ne cessa donc de monter et une concentration prévue à Liège le 15 décembre fut avancée d’un jour en raison du mariage du roi Baudouin avec l’élue espagnole de son cœur ! Il y eut aussi des mobilisations à Bruxelles et à Gand. Car, précision intéressante, au départ, certaines centrales flamandes se sont aussi lancées dans la bagarre et, à Anvers, l’on vit même la centrale chrétienne des services publics les rejoindre contre l’avis de la CSC nationale.
A ce moment précis, l’on ne pouvait cependant conjecturer l’ampleur que prendrait la grève. La FGTB, sous l’impulsion notamment de Gazelco, un des secteurs de la CGSP présidé par Jacques Yerna, aurait déjà pu réagir plus tôt mais le bureau du syndicat ne l’a finalement fait que sous la pression de la base. Mieux, le 16 décembre, la FGTB refusa de donner un mot d’ordre de grève générale et se divisa même entre partisans de Dore Smets (Centrale générale) et d’André Renard : le premier ne prônait qu’une journée nationale de lutte là où le tribun wallon réclamait une grève générale bien planifiée et bien préparée. Ainsi, à ses yeux, la grève n’aurait commencé qu’au mois de janvier mais il fut mis en minorité.
Selon Paul Delforge, le syndicat socialiste vota franchement communautaire ce jour-là puisqu’à deux exceptions près dans chaque région, l’on assista à un vote massif des régionales flamandes contre les régionales wallonnes alors que Bruxelles s’abstenait.
Finalement, c’est le 20 décembre que les actions démarrèrent vraiment, soit le jour où la Chambre commença l’examen du projet de la loi unique. En Wallonie, l’on put parler d’une grève spontanée avec des débrayages tant dans le secteur privé que dans le secteur public. Et les délégués qui voulaient encore temporiser furent rapidement dépassés par le mouvement. Mais trois jours plus tard, les directions syndicales reprirent la direction des opérations.
Si les ports d’Anvers et de Gand furent aussi touchés, l’on constata aussi la multiplication d’actes de sabotage, comme dix ans plus tôt lors du tragique dénouement de la Question royale. La "grande grève de l’hiver 60" était sur les rails.
Dans un premier temps, l’objectif immédiat était le retrait de la Loi unique, mais le débat glissa aussi très vite sur la nécessité d’entreprendre de vraies réformes de structures avec une planification avancée et un contrôle des puissances financières
Savoir Plus
Parmi d’autres sources, citons "L’union fait-elle toujours la force ?" de Vincent Dujardin et Michel Dumoulin, "Nouvelle histoire de Belgique", Le Cri ou encore "l’Encyclopédie du Mouvement wallon et l’Identité wallonne" de l’Institut Jules Destrée.
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