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Que reste-t-il de la contestation de l’hiver 60 ?
V.R.
Mis en ligne le 15/12/2010
L’année 1960 a vraiment été très particulière pour la Belgique. Il y a l’indépendance du Congo, le mariage du roi Baudouin. Le conflit communautaire s’éveille par ailleurs brutalement. Un grand nombre de bourgmestres flamands refusent de participer au recensement décennal qui doit être organisé cette année-là. Sur le plan économique, la Wallonie commence à s’essouffler, touchée par le début du déclin de son industrie lourde. Et sur le plan social, les fédérations d’employeurs et les représentants des syndicats inaugurent une longue série d’accords interprofessionnels, jetant ainsi les jalons de la concertation sociale telle qu’on la pratique encore aujourd’hui.
Beaucoup de choses ont donc lieu durant cette année 1960. Peut-être que, sans cette conjonction d’événements, les grèves générales de l’hiver 60-61 n’auraient pas eu lieu. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Que reste-t-il des rêves et des revendications formulés par les ouvriers en colère, wallons pour la plupart ?
Question complexe. Car, comme le souligne Michel Capron (lire son interview en page 11), les grèves générales de l’hiver 60-61 ont sans doute moins été un commencement qu’une fin : celle d’un mode d’action syndicale. Le chercheur doute en tout cas que des grèves d’une telle ampleur puissent encore être possibles aujourd’hui. Thierry Bodson, le secrétaire général de l’interrégionale wallonne de la FGTB (l’héritier le plus direct des meneurs de grève en 60) est plus nuancé. "C’est vrai qu’un tel mouvement paraît inimaginable aujourd’hui, avance-t-il. Mais ce n’est pas forcément à cause d’un manque de mobilisation. On sait que le pouvoir politique a une influence de plus en plus réduite sur l’économie. De ce point de vue, une grève générale a moins de sens aujourd’hui qu’à l’époque. Cela dit, s’il y a un plan d’austérité qui frappe durement les travailleurs, si - je caricature - on limite les allocations de chômage à 1 an et qu’on relève l’âge de la pension à 70 ans, vous verrez les gens descendre dans la rue. Le problème qui se posera et qui ne se posait pas alors, c’est qu’au bout de deux semaines, le FMI commencera à s’inquiéter et, le jour d’après, la notation de la dette publique belge sera rétrogradée."
La grève ne semble par ailleurs pas avoir eu d’effet particulier sur la concertation à la belge. "Elle n’a pas empêché le premier accord interprofessionnel, qui lui est antérieur, confie Marie-Thérèse Coenen, historienne au Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (Carhop). Elle n’a pas non plus empêché la conclusion d’accords interprofessionnels après. A la limite, c’est surtout la concertation sociale dans la fonction publique qui a été renforcée. On oublie parfois qu’en 1960, c’est la CGSP (la centrale des services publics de la FGTB - NdlR) qui était à la pointe du mouvement. Dans le secteur public, il y a eu une prise en compte de la concertation sociale. Avant, il y avait le vieux réflexe que les services publics ne pouvaient pas faire grève. Cela a été balayé en 1960."
L’héritage le plus visible des grèves de 60, c’est sur le plan institutionnel qu’il se marque. "André Renard plaidait pour une régionalisation des leviers de politique économique, poursuit Thierry Bodson. Ses revendications ont trouvé pour partie leur aboutissement en 1989 lorsqu’un tas de compétences socio-économiques - emploi, formation, économie, etc. - ont été régionalisées. Soit 29 ans après les grèves. Et 28 ans trop tard. L’évolution de la situation économique a été très différente dans les Régions. Quand on prenait une décision en matière économique au niveau fédéral, elle pouvait être bonne pour une, voire deux Régions, mais jamais pour les trois. Durant trente années, les décisions du gouvernement fédéral tenaient davantage compte de la réalité de la Flandre. Tout simplement parce que c’est là que le poids économique en Belgique s’était déplacé ."
L’autre grande revendication d’André Renard, ce sont les réformes des structures économiques. "Au début des années 50, explique Marie-Thérèse Coenen, la crise touche le textile. A partir de 58-59, c’est le début des fermetures des charbonnages. Et les métallos savent qu’ils vont suivre. Les gros investissements se font à Sidmar, en Flandre, pas en Wallonie. Les outils sont vieux et le sous-investissement est criant. Ces préoccupations sont partagées par les grévistes."
André Renard prône alors une planification de l’économie. "A l’époque, prolonge Thierry Bodson, les capitaux sont aux mains de puissants holdings, comme la Générale, qui ont eux aussi tendance à privilégier la Flandre. André Renard voulait l’instauration d’un plan industriel. Mais il faut bien dire que, sur ce plan, les résultats sont plutôt maigres. Il ne reste pas grand-chose. Il y a des outils publics de financement comme la SRIW ou la Sowalfin. C’est un peu l’héritage laissé par André Renard. Le Conseil économique et social de la Région wallonne également. Quelque part, le plan Marshall aussi, c’est de la planification économique. Mais on est bien loin de l’ambition voulue par André Renard."
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