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"Une telle grève est aujourd’hui peu probable"
Vincent Rocour
Mis en ligne le 15/12/2010
Michel Capron (Fopes-UCL) a mené de nombreuses recherches sur les conflits sociaux. Coauteur d’un ouvrage tout récent sur la concertation sociale (1), il analyse l’évolution du mouvement syndical depuis la grande grève de 1960-1961.
Une telle grève serait-elle encore imaginable aujourd’hui ?
Ce type de grèves, qui n’ont d’ailleurs jamais été décrétées générales par la FGTB, mais qui ont été le fait des centrales wallonnes de la FGTB, ce type de grèves-là, donc, avec les sabotages, la mise à sac des Guillemins, la violence ouvrière face à des mesures jugées iniques, cela me paraît peu probable maintenant. A l’issue de cette grève-là, on était en fait au bout d’une période. On avait connu des grèves générales en 1932, en 1936. Celles de 1960-1961 marqueront la fin de ce genre d’actions à large échelle. Cela va d’ailleurs de pair avec un recul progressif de l’industrie lourde en Wallonie, qui fournissait généralement les bataillons de grévistes pour mener ce genre d’actions : la métallurgie à Liège, les mines, le textile, le verre. A partir de la crise de 1973-1974, le recul de ces secteurs va encore s’accélérer. Dans un tel contexte, arriver à mobiliser autant de gens, à une telle échelle et provoquer des expressions de violence comme celles qu’on a vécues en 1960-1961 me paraît peu probable.
La durée du conflit paraît aussi inimaginable…
Effectivement. Cette grève aura duré presque cinq semaines. Je vois mal les gens se lancer aujourd’hui dans un conflit d’une telle durée. Les indemnités syndicales sont certes plus élevées actuellement qu’à l’époque. Mais bon nombre de travailleurs sont aujourd’hui tenus de rembourser une série d’emprunts.
Une même répression n’est plus non plus imaginable aujourd’hui…
Il peut arriver une perte de sang-froid dans certaines circonstances. Mais je ne crois pas qu’on verra encore la police tirer sur des grévistes comme cela peut encore arriver parfois dans certains pays à l’étranger. Tout au plus peut-on encore s’attendre à l’usage des autopompes ou une charge à cheval
Y a-t-il eu des grands conflits sociaux après ceux de l’hiver 1960 ?
Oui. Il y a eu, dans la foulée, le conflit des femmes à la FN et aux Acec, sous le slogan : "A travail égal salaire égal" qui est d’ailleurs toujours bien d’actualité quarante-cinq ans plus tard. Il y a aussi eu "les grèves sauvages" dans les années 60 et 70, dans les mineurs et l’automobile. Mais ces conflits ont été réprimés par la bureaucratie syndicale. Des délégués ont été exclus, privés de leurs mandats. Après cela, les syndicats se sont retrouvés beaucoup plus sur la défensive, à défendre les "acquis sociaux" mis en cause par les employeurs et les partis libéraux. En 1993, il y a eu une grève générale contre le plan global, puis une autre en 2005 contre le pacte des générations. Mais cela n’avait plus la même ampleur ni la même durée. En plus, les employeurs ont mis au point un arsenal juridique assez fin pour limiter les grèves, même préventivement.
N’y a-t-il pas une perte de conscience politique dans la classe ouvrière ?
Il y a encore des grèves. Mais cela ne suscite plus la solidarité hors de l’entreprise. La fermeture d’Opel-Anvers, c’est une grosse affaire. Il n’y a jamais eu de solidarité générale. Pourquoi ? Le discours libéral a sans doute gagné du terrain. Il n’y a par ailleurs plus de presse engagée. Il existe d’autres moyens de communication, Internet, e-mail, etc., mais cela suscite plus difficilement des concentrations massives. On sait qu’il va y avoir un plan d’austérité. On ne peut rien exclure, mais je doute que cela entraînera des réactions massives. Les bastions ouvriers ont reculé. Le mouvement devrait venir des services, privés ou publics. Mais est-ce bien pensable ?
Est-ce que la grève de 1960 a eu un impact particulier sur le monde syndical ?
En 1960-1961, le fossé était très grand entre les deux plus importants syndicats. Le cardinal Van Roey a mis la CSC flamande sur la touche. Des militants du syndicat chrétien ont été frustrés de voir leur organisation ne pas prendre part au conflit. Après, CSC et FGTB se sont rendu compte que pour arriver à des résultats, ils devaient agir en commun. Le front commun s’est soudé. Et, à l’exception de la lutte contre le pacte des générations, il a tenu bon depuis lors.
(*) "Dynamiques de la concertation sociale", sous la direction d’Etienne Arcq, Michel Capron, Evelyne Léonard et Pierre Reman, Crisp.
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