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Un creuset de l’affirmation wallonne

P.P.

Mis en ligne le 16/12/2010

Ni l’affirmation wallonne, ni la révolution fédérale de l’Etat belge ne sont nées dans la grande grève. Mais celle-ci, incontestablement, aura bien participé à l’une comme à l’autre.

On ne peut pas soutenir que la cause wallonne est née l’hiver 60. Ce serait faire fi d’autres réalités. En voici quatre. 1° Le mouvement wallon a mûri dès la fin du XIXe siècle. 2° Les occasions n’ont d’ailleurs pas manqué pour le nourrir : quantité d’événements avaient déjà contribué à braquer une communauté contre l’autre, soit parce qu’à contenu directement conflictuel (la francisation de Bruxelles, les lois linguistiques, etc.), soit parce qu’épousant des clivages suivant des rapports de force socio-politiques et confessionnels bien distincts (question royale, guerre scolaire, etc.). 3° André Renard n’a pas attendu l’hiver 60 pour exprimer un appui plus social au dessein régional : dès le congrès national wallon de 1950, le syndicaliste annonçait apporter au mouvement wallon "l’adhésion de 85 000 travailleurs". 4° La grande grève ne peut être réduite à une portée univoque, fédéraliste, qui la qualifierait de "wallonne" pour la seule raison qu’elle s’est déroulée surtout en Wallonie - ce que, le 26 décembre, la "Libre Belgique" dénonçait ainsi : "Le gouvernement continuera-t-il à tolérer qu’il y ait dans ce pays des régions pourries où l’anarchie la plus totale règne impunément ?"

Alors, ce qu’apportera la grande grève au mouvement wallon, ce sont sûrement une audience qu’il n’avait pas, une visibilité qui lui manquait, un appui ouvrier qui le rendra plus évident et typé. L’historien Paul Delforge (Institut Destrée) explique : "Même si une conscience wallonne s’était bâtie sur le long terme et dès avant la guerre, comme par exemple dans les luttes pour le suffrage universel ou les questions sur la neutralité, le mouvement wallon manquait de force et structure; c’était un milieu d’intellectuels et de petits bourgeois plus ou moins progressistes et plutôt laïques. Les gens avaient intégré l’idée wallonne, mais c’est en 60 qu’elle s’est exprimée fortement."

Voilà qui influencera les "anciens Wallons". L’historienne Chantal Kesteloot (ULB) résume : "La grève bouscule la nature du mouvement wallon. C’est à la fois un renouvellement de ses thématiques, dans des milieux traditionnels que les événements effraient un peu; et leur prolongement, puisque le Mouvement populaire wallon n’échappera pas à l’actualité communautaire". Et voilà qui influence aussi les "nouveaux Wallons". Vincent Vagman, qui a connu plusieurs cabinets PS, commente : "Un combat ouvrier peut désormais emprunter une voie régionale, qui va relativement tempérer et transcender les clivages liés à la lutte des classes; 60 fait émerger un paysage wallon où une communauté de destin est envisageable."

Bref, on peut considérer la grande grève non pas comme la matrice, mais comme un creuset de l’affirmation wallonne. En convenant avec Freddy Joris (dans "Les Wallons et la réforme de l’Etat", Institut Destrée, 1998) que l’hiver 60 "marque le début d’un réel renouveau du mouvement wallon". Ou, si on préfère, que "le coq ne rentrera plus au poulailler", ainsi que l’écrit Philippe Destatte dans sa somme sur ‘L’identité wallonne" (même éditeur, 1997) en paraphrasant un propos de Renard.

Cette singularité n’ira pas sans conséquences politiques (ci-contre). Elle n’ira pas non plus sans peser sur l’évolution de la Belgique encore unitaire : "La grève a imposé l’idée d’une nécessaire réforme des structures de l’Etat", écrit l’historien Destatte ( op. cit. ).

De là à prétendre que la grande grève aurait été aussi déterminante sur la marche de l’Etat que sur le succès pour un temps du mouvement wallon, peut-être, ici aussi, faut-il nuancer. Car si "l’hiver 60 wallon" est certes pour partie "proactif", comme on ne disait pas encore à l’époque, il est aussi réactif pour une autre part. A un déclin wallon qui commençait à devenir patent; mais aussi à une Flandre accaparée par son émancipation linguistique, grande grève ou pas. Du reste, juste avant, ou juste après, les combats et "conquêtes" nordistes ne manquèrent pas : recensement linguistique en 60, marches flamandes sur Bruxelles en 61 et 62, frontière linguistique (Fourons !) en 62, nouvelle législation linguistique en 63, premiers indices du "Walen buiten" de Louvain jusqu’à la première réforme de l’Etat, très flamande, de 1970.

D’ailleurs, si le déroulement de la grève a pesé sur des mentalités, d’autres ont pu à leur tour peser sur lui. Si la Flandre et le mouvement chrétien en particulier y ont peu ou brièvement participé, on ne le doit pas qu’à la nature plus conciliatrice (et statutairement opposée aux grèves politiques) du syndicalisme majoritaire en Flandre : allait-on guerroyer contre ce gouvernement Eyskens qui venait de promettre la suppression du volet linguistique du recensement de la population (une promesse tenue par son successeur chrétien-socialiste) ?

Reste que l’hiver 60 va révéler la crise de l’identité belge à des milieux francophones qui s’entêtaient à n’en avoir pas l’idée, même s’il faudra attendre Louvain pour d’autres. Reste que la Belgique d’après 60 ne ressemblera plus à celle d’avant 60. Reste que la grande grève participe à cette révolution fédérale. Reste qu’elle sera au moins décisive pour imposer une conception d’abord régionale et économique au fédéralisme belge, dont on sait qu’elle s’est ajoutée à celle d’abord communautaire et culturelle du nationalisme flamand.

Quant à jauger des résultats, c’est une autre histoire. Que l’on pourrait engager avec le constat désabusé de M. Vagman pour qui l’idée "d’utiliser l’autonomie" l’aura toujours emporté sur celle de "l’élargir" Ainsi parle-t-il non pas de "fait", mais de "confinement" régional : "La référence belge est restée. C’est tout le paradoxe d’un régionalisme centripète. L’héritage de 60, c’est une formidable popularisation de l’idée wallonne; mais sa valorisation n’a jamais pu s’émanciper d’un cadre régional."

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