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Ruptures et lignées politiques
Paul Piret
Mis en ligne le 16/12/2010
Toute évaluation d’André Renard et a fortiori toute supputation sur le "renardisme" se heurtent frontalement à la disparition subite de la figure charismatique de la grève, dès juillet 1962. L’analyse politique de son action s’en trouve d’autant plus fragilisée que l’engagement du syndicaliste fut passablement éclectique; que son image révolutionnaire cachait un fond pragmatique; et que, débordé d’abord par les événements, il ne "fit" pas l’hiver 60-61 à lui seul. Toujours est-il qu’il ne faut pas se borner à ses côtés "action directe" : "Le renardisme a un aspect modernisateur et technocratique, analyse ainsi le sociologue Mateo Alaluf (ULB) . A l’inverse du syndicalisme flamand, il a une vision agglomérée des idées de réformes, non pas immédiates mais structurelles."
Tour à tour à contre-courant et en phase avec le parti socialiste, on le verra ainsi entretenir trois fers au feu. C’est bien sûr l’opposition à la loi unique, mais à considérer, sinon comme un prétexte, au moins comme une occasion de piloter une mobilisation qui la dépasse. C’est ensuite, précisément, l’objectif d’enclencher des réformes de structures politiques et économiques que la FGTB avait mijotées dans les années 50. C’est enfin la sortie du pavillon wallon (ci-contre) . Notre "enfin" est, sinon hiérarchique, chronologique : chez Renard, pas chez bien d’autres (qui s’y sont mis plus tôt ou ne s’y mettront jamais), la revendication régionaliste s’exprima aux premiers essoufflements du mouvement; on put même l’interpréter comme instrumentalisée, comme une diversion voire une dérive de la grève.
Or, c’est le seul élément à être resté tangiblement. Car : 1° la loi unique a été votée, et avec elle une législation sur le maintien de l’ordre; 2° les soucis de réformes de structure (planification, contrôle public de l’énergie et des holdings, cogestion ouvrière ) ont sombré avec un monde socio-économique en totale mutation; 3° la cause régionaliste s’est illico prolongée sur la création d’un MPW (Mouvement populaire wallon) d’abord plus syndical que politique (même s’il n’est pas né uniquement de la grève). Ephémère certes, et controversé ("il effraya autant qu’il attira" , écrira François Perin dans son "Histoire d’une nation introuvable", chez Legrain, en 1988), le MPW ratisse large; il va perturber et inspirer d’autres partis petits ou grands. Quitte à les influencer, et même les infiltrer, à retardement.
Les partis ? Pour s’en tenir à l’actuel paysage à quatre dominants, faisons un sort à Ecolo. Le parti ne naîtra que vingt ans plus tard, dans une société postindustrielle aux antipodes de celle entrant en 1960 en agonie. Qui plus est, rappelle Benoît Lechat, du centre d’études Etopia, "la dimension wallonisante d’Ecolo s’est estompée dès la fin des années 80 dans la défense de la Communauté française". Reste qu’aux sources du mouvement puis du parti, "Démocratie nouvelle" de Paul Lannoye fut une dissidence du RW (Rassemblement wallon).
Les libéraux ? L’action et le programme de Renard ne pouvaient qu’entrer en opposition avec le libéralisme wallon d’un Jean Rey. Pourtant, à l’instar d’autres cercles (Wallonie libre, Rénovation wallonne ), le militantisme wallon libéral a pu se trouver quelque alliance objective avec un MPW dans son dessein régionaliste, alors même que, au parti national, Omer Vanaudenhove s’apprêtait à allumer son feu de paille unitaire. Par ailleurs, François Perin et Jean Gol (loin alors d’être libéraux) ont été membres du MPW, d’où naîtra un parti wallon des travailleurs. C’est sur une dissidence de celui-ci que les deux susdits fonderont avec d’autres tendances le RW; et c’est plus tard par l’implosion de ce RW que le parti libéral se muera en PRL(W). Comme quoi
Côté socialiste, parti comme syndicat sortiront des événements très divisés. La déchirure sera d’ailleurs tenace : l’incompatibilité entre membre du parti et du MPW ne sera signifiée qu’en décembre 1964. Il est vrai que, contre toute attente, le PSB se sortit bien du scrutin de 1961. C’est en 1965 qu’apparurent les premiers élus communautaires francophones; et en 1968 que le RW perça. Le temps était venu pour le parti de se soucier, d’abord, de contenir les tendances fédéralistes hors PSB, ensuite de les intégrer à la faveur de la scission de la famille (la dernière, après Egmont, en 1978).
En revanche, c’est dès septembre 1961 que fut déclarée l’incompatibilité entre le MPW et le Moc, encore très collé au PSC, d’André Oleffe. C’est peu dire que les événements auront troublé et divisé une démocratie chrétienne minorisée à tous égards : devant assumer à la fois les actions de terrain, la révélation d’une nouvelle donne - "dans le monde chrétien aussi, la grande grève a bien été une affirmation marquante du clivage communautaire" , explique l’historien Paul Wynants (FUNDP) - et l’apparentement à un parti n’en restant pas moins ancré dans une tradition pacificatrice et unitariste dont on peut encore trouver quelque écho dans certain slogan des élections de 2010.
Le PSC/CDH participera toutefois à toutes les réformes de l’Etat (ne serait-ce, à la dernière en date, que par abstention). Pourquoi ? Parce que "l’Etat CVP" eut besoin de son cousin francophone dans une logique de coalitions encore symétrique. Et parce que l’après-grande grève marqua le début d’un recours fréquent à des coalitions "travaillistes", de centre-gauche, sur le modèle d’un front commun syndical alors à ses débuts : "1960 marque un tournant politique, épingle à cet égard l’historien Paul Delforge (Institut Destrée) . Alors qu’on avait constaté jusque-là, tant dans le paysage politique que dans le mouvement wallon, des associations soit entre catholiques et libéraux, soit entre socialistes et libéraux, André Renard va favoriser un rapprochement entre socialistes et chrétiens. Car dans ses objectifs de réformes de structure, les libéraux ne pouvaient pas être ses partenaires."
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