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"Renard n’était pas un révolutionnaire"
Mis en ligne le 18/12/2010
Bernard Francq, vous aviez 15 ans en 1960. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Je me souviens avoir vu André Renard à La Louvière. Mon grand-père m’a emmené au rassemblement. Renard parlait depuis le balcon de la Maison du peuple. La foule, énorme, était en admiration. Il y avait de la ferveur populaire. De l’effervescence.
Qu’est-ce qui dominait alors ? L’espoir ou le désespoir ?
L’espoir. L’espoir qu’on allait gagner. Les gens savaient ce qu’était la grande misère. Ils pensaient que les lois d’austérité du gouvernement allaient les y replonger.
Gagner quoi ?
Le retrait de la Loi unique. Et des augmentations de salaires. Les gens étaient fauchés. La vie semblait encore si chère.
Mais il y a aussi une page qui se tourne.
Bien évidemment. Et André Renard l’avait compris. Il s’inquiétait de voir les investissements dans la sidérurgie maritime flamande. Contrairement à ce que certains ont pu dire sur lui, il n’était pas révolutionnaire. C’était un réformiste radical. Il voulait instaurer un modèle de régulation de l’économie indépendant de la gestion abracadabrante des holdings financiers. Et il pensait que le niveau européen pouvait être décisif là-dessus. En cela, c’était un syndicalisme moderne.
C’est quoi, la différence entre la révolution et le réformisme radical ?
Le révolutionnaire va dire qu’il veut créer une avant-garde socialiste. C’est la théorie léniniste. André Renard n’était pas pour les nationalisations. Il n’a jamais voulu renverser l’Etat ni se l’approprier. Il voulait le moderniser. C’est au fond un élève d’Henri De Man, quelqu’un qui veut mettre en place un programme de réforme des structures. Ce qu’il prônait, c’était rendre plus lisible la politique des investissements et le contrôle de l’industrialisation. C’est ce côté moderne, qui transparaît chez Renard. Mais il employait un discours très marxiste. Il disait : "L’ouvrier, c’est celui qui est au centre du monde." C’est la souveraineté du producteur...
Peut-on supputer ce que serait devenu le renardisme s’il n’avait disparu aussi vite ?
Il ne faut même pas le supputer. Les années qui ont précédé la crise de l’acier de 1982-1984 ont été marquées par une victoire du renardisme : la mise sous statut public de la sidérurgie. Les syndicats se sont dit qu’ils pourraient contrôler la sidérurgie et, à partir de là, toute l’économie. Ils pensaient qu’on pouvait redéployer l’économie wallonne à partir de la sidérurgie. "On ne fera jamais de moteurs en plastique", disaient-ils.
Si c’est cela l’héritage d’André Renard, il est atomisé…
Complètement ! Au début des années 80, on se rend bien compte que l’acier ne sera plus le cœur du développement industriel. Les années 80, ce sont des années de plomb. La sidérurgie coûtait 1 milliard de francs belges par mois. La Flandre ne voulait plus payer. On était au bord de la guerre civile. Au point qu’il fallut aller chercher un patron à l’étranger (le français Jean Gandois, NdlR). On touche alors la fin du rêve de la classe ouvrière, ce rêve de réforme de structures, de bien-être centré sur la souveraineté du producteur.
Si l’hiver 60 est l’échec de la classe ouvrière, est-ce à cause des événements ou de l’évolution inéluctable de l’économie ?
On ne s’en est pas rendu compte tout de suite. Les gens sont retournés dans les usines en chantant. Ils avaient l’impression d’avoir gagné. Il était évident que les choses ne seraient plus comme avant. Pour la bourgeoisie, le mot d’ordre, c’est : "Plus jamais cela." Une bonne partie des capitalistes belges déserte la Wallonie. Ils ne veulent plus être confrontés à une classe ouvrière aussi revendicative avec, à sa tête, un leader dur et intelligent.
60 a fait du tort à l’économie wallonne ?
Indéniablement. André Renard a fait peur. Il a dit : "Je veux changer les structures." Et il croyait pouvoir utiliser le parti socialiste pour réaliser son programme. Mais ça, c’était une illusion. C’est pour cela qu’il rend ses mandats au PS et fonde le Mouvement populaire wallon.
S’il avait créé un parti plutôt qu’un mouvement, les choses n’auraient-elles pas été très différentes ?
C’est difficile à dire. La politique n’est pas dans les habitudes des délégués d’usine. Or ce sont eux qui faisaient la base du renardisme.
Mais Renard a-t-il bien contrôlé la grève générale ?
Il a été dépassé ponctuellement parce que, dans les grandes entreprises, la pression a été énorme. Mais il avait quand même prévu un mouvement de grève important. Là où il a vraiment été dépassé, c’est dans l’hostilité générée à l’intérieur de la FGTB. Il s’est retrouvé isolé au sein de son syndicat. Et en face, il y avait un gouvernement qui n’y allait pas avec le dos de la cuiller dans la répression. Certains syndicalistes dormaient à des endroits différents tous les jours, comme durant la résistance...
Renard aurait-il utilisé les demandes classiques de meilleures conditions de travail pour ses objectifs structurels ?
Il n’y a pas eu de manipulation; il a clairement mis les choses sur la table. Comme plus tard un Lech Walesa aux débuts de Solidarnosc, dans sa capacité à tenir un discours sur la fierté d’être ouvrier, de savoir contre qui et pour quoi on se bat Renard n’est pas un partisan du capitalisme d’Etat ou, je le répète, de nationalisations; il est plus influencé à la fois par une tradition anarcho-syndicaliste endurcie dans la résistance et par une volonté réformiste de contrôle.
Nous n’avons pas encore évoqué le volet “wallon” de l’hiver 60…
Le côté wallon est primordialement économique. Lorsque Renard meurt, sur quoi les Genot, Yerna et autres continuent-ils ? Sur la revendication de l’autonomie régionale économique wallonne, alors que, chez les Flamands, on sait que leur souci d’autonomie culturelle cache un autre type de revendications.
Renard a-t-il utilisé ce dessein pour relancer une grève en voie de s’essouffler ?
C’est une sortie intelligente... Mais Renard avait participé à des congrès wallons dans les années 50. Pour lui, contrairement à un Perin, il n’était pas question de rattachisme à la France, mais de se battre sur la manière dont la Région pouvait se développer. Il pensait encore, alors, que cela pouvait se faire nationalement.
Le socialisme était encore unitariste…
Oui, il fallut du temps, jusqu’à la rupture du parti avec le fédéralisme radical d’André Cools en 1981. Je me souviens, étudiant puis jeune chercheur, de scènes de conflits très durs entre élus socialistes sur la création d’institutions de région autonome et économique Mais là où Renard est oublié, c’est dans tout son côté culturel d’identité ouvrière. Spitaels va enterrer l’affaire en 1982 : les ouvriers ne sont plus le centre du monde; les classes moyennes deviennent le référent à privilégier. Pourquoi ça ? Mais parce que, depuis sa création en parti ouvrier, le parti socialiste court indéfectiblement après la majorité absolue ! C’est ce qui l’anime constamment : "On va avoir la majorité absolue" ! Renard ne pense pas cela. D’ailleurs, pour lui, la démocratie industrielle est un modèle en compétition avec la démocratie représentative. Il dira souvent qu’il y a davantage d’élus dans les entreprises qu’au Parlement; donc que la démocratie industrielle est plus forte que celle représentative. Pour lui, la démocratie commence à l’atelier et c’est là qu’il faut lutter.
Finalement, l’hiver 60-61 est-il fondateur (d’espoirs, d’utopies…) ou crépusculaire (d’un monde politique, économique et social qui va sombrer) ?
Les deux ! Il est fondateur par exemple de la transformation en profondeur des structures de la FGTB, avec la mise en place de l’Interrégionale wallonne; ou du rapprochement avec le monde chrétien via notamment le "groupe Bastin-Yerna" - même si le discours ouvrier chrétien est plus centré sur la perception des injustices et de la précarité que sur le réformisme structurel de Renard. Et puis, la pression institutionnelle va se porter à la fois sur le parti socialiste et sur l’Etat. Sur l’Etat : dans la mise en place de dispositifs permettant à la Wallonie d’avoir une gestion économique autonome; on ne dépend plus des holdings, ni des Flamands. Sur le parti : douloureusement divisé, traumatisé par les victoires du Rassemblement wallon, critiqué dans son clientélisme jusqu’au "J’en ai marre des parvenus" de l’ami Elio. S’il les met tous à la porte, il n’y a plus personne au parti !
L’hiver 60 serait-il encore imaginable ?
Non. Les conditions ne sont absolument pas réunies. Si le mouvement a été aussi massif et radical, c’est parce qu’il a été préparé pendant quinze ans, dès la sortie de la résistance. Retournez-vous sur les quinze dernières années : il n’y a absolument pas de débat; la classe ouvrière a été mise à mal; les gens précarisés ont des difficultés extrêmes pour s’expliquer et s’impliquer; les politiques sont aujourd’hui celles de l’affirmation de l’identité. Et on n’est pas près de voir de grands mouvements collectifs. Regardez dans quel état se trouve le mouvement altermondialiste, que l’on n’a même pas entendu dans la grande crise financière !
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