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Anne Demelenne: "Il y a des attentes non rencontrées"
Vincent Rocour
Mis en ligne le 29/01/2011
Semaine décisive pour le projet d’accord interprofessionnel. Ficelé il y a dix jours au terme d’une longue négociation, il sera soumis cette semaine à l’approbation définitive des syndicats.
Pour rappel, ce projet d’accord prévoit l’indexation automatique des salaires et limite à 0,3 % la hausse des salaires au-delà de cette inflation. Il contient également les grandes lignes d’une harmonisation du statut des ouvriers et celui des employés. Il prévoit enfin une revalorisation de certaines allocations sociales.
La base syndicale se montre assez critique. Singulièrement auprès de la FGTB, qui se prononcera vendredi après-midi. Déjà plié ? Entretien avec Anne Demelenne, la secrétaire générale du syndicat socialiste.
Le Setca, la centrale des employés de la FGTB, a donné le ton : il rejette l’accord. D’autres ont suivi. Les signaux paraissent négatifs. Comment vous sentez le vote de vendredi prochain ?
Les attentes des travailleurs, leurs craintes aussi, sont considérables. La crise financière a fait énormément de dégâts : pertes d’emploi, hausse du chômage économique, baisse du pouvoir d’achat, fragilisation des intérimaires et des "contrats à durée déterminée". Les jeunes en particulier ont payé un lourd tribut à la crise. Cela a créé des attentes et aiguisé les espoirs. Surtout que dans certains secteurs, les affaires ont repris. Dans l’industrie technologique, la chimie, la pharmacie, cela ne va pas si mal. Les travailleurs estiment donc qu’il y a de la marge pour négocier des salaires.
L’indexation des salaires est pourtant maintenue. Au minimum, cela fera 3,9 % d’augmentation salariale en 2011 et 2012. Et sans doute plus selon les prévisions. Ce n’est quand même pas rien.
C’est important d’avoir pu préserver l’index. Les travailleurs s’en félicitent. Mais dans les secteurs qui ont retrouvé des couleurs, ils veulent une marge salariale allant au-delà. Et dans ceux qui sont à la traîne, ils espèrent au moins une hausse du salaire minimum. Le projet d’accord est jugé à l’aune de ces attentes. Et puis, il y a la crainte de mesures anti-sociales. Les travailleurs voient ce qui se passe dans les autres pays européens, où l’on tente de résorber les déficits budgétaires par des coupes sombres dans les allocations sociales, dans la fonction publique, etc.
Mais là, on mélange tout. Cela n’a rien à voir avec l’accord interprofessionnel…
Le contexte, cela joue.
Vous parlez d’une attente forte auprès des allocataires sociaux. Mais dans le projet d’accord, il y a la liaison des allocations sociales au bien-être. Si le “non” l’emporte, ces revalorisations risquent de passer à la trappe. N’y a-t-il pas un paradoxe ?
Il y a, dans ce projet d’accord, des attentes déçues, par rapport à la norme salariale, par rapport à la protection des travailleurs contre le licenciement. Mais il y a aussi des satisfactions. Les militants saluent par exemple le fait que le projet prévoit une hausse des allocations sociales. De leur côté, les centrales des services publics se réjouissent qu’il n’y ait pas de nouveaux cadeaux fiscaux pour les employeurs du secteur privé. Car elles savent très bien qu’un AIP qui coûte cher réduit les possibilités de financement des services publics.
Ce n’est quand même pas un projet neutre pour les finances publiques. Les centrales d’employés jugent justement que l’harmonisation des statuts ouvriers/employés se fera sur le dos de la Sécu…
Le coût de la protection des travailleurs incombe logiquement à l’employeur. C’est vrai que le projet d’AIP prévoit l’intervention de la Sécu pour réduire le coût de licenciement des ouvriers. Mais la porte a été ouverte en 2009, avec l’instauration d’une prime de licenciement, avec le chômage économique pour les employés. C’est l’Etat qui a engagé ces dépenses. On a hérité de cette situation. Maintenant, nous avons été vigilants. Et nous le resteront. Il faut préserver la Sécu, déjà mise à rude épreuve par la crise.
Le Setca a parlé d’un accord “imbuvable”. Comment le qualifieriez-vous ?
Pour l’heure, on est à l’écoute de notre base. On a négocié le plus loin possible. Mais, à un moment, il fallait bien s’arrêter. On ne peut pas s’éterniser. Les secteurs, les entreprises attendaient avant de négocier à leur tour. Maintenant, c’est la base qui se prononce. Et j’entends que dans les autres syndicats, il y a des analyses qui rejoignent les nôtres.
Cet accord, vous l’avez défendu dans les assemblées ou seulement présenté ?
Nous le présentons. En répondant à toutes les questions. Et en toute objectivité. Je dois dire que les débats se font dans le plus grand respect de chacun.
Que se passera-t-il si l’un ou plusieurs syndicats rejettent le projet d’accord ?
Le gouvernement prendra la main. Il aura l’initiative.
Mais il est en affaires courantes…
Chaque chose en son temps. On est pour l’instant à l’écoute des attentes des travailleurs. C’est une phase importante. On doit savoir ce que les militants veulent avant de réfléchir aux moyens d’y répondre. Tout en sachant très bien qu’il y aura des attentes qui resteront sans réponse. On appréhendera les choses de la façon la plus sensée possible. Et on le fera en bonne intelligence avec les autres syndicats. Le front commun a été important durant la négociation. Il le sera au moment d’analyser les résultats de la consultation.
Si le “non” l’emporte, il pourrait y avoir des actions ?
Je ne peux pas préjuger de ce qui va se passer lors de notre assemblée de vendredi. Et je ne peux pas préjuger non plus de ce qui va se passer dans les autres organisations syndicales. Pour l’heure, les réactions sont assez similaires.
Vous pronostiquez donc un “non” ?
Franchement, c’est difficile à dire. Mais il y a clairement une déception, une attente pas assez rencontrée sur la formation des salaires. Or la formation des salaires, cela constitue la base d’un AIP.
Vous sentez-vous désavouée par ces critiques ? Vous avez quand même négocié ce projet d’accord.
Je l’ai dit. Nous sommes allés avec un mandat à la table des négociations. Et nous avons été le plus loin possible. Mais il faut bien s’arrêter à un moment donné. Le résultat de la négociation, c’est ce projet d’accord. Cela fait partie du jeu démocratique. Chaque responsable syndical sait que, lors d’une négociation, c’est la base qui décide en dernière instance.
Un rejet de l’AIP par les syndicats ne viendrait-il pas alourdir le risque de voir les marchés financiers dégrader la notation de la dette belge ?
Nous sommes conscients de ce risque. Mais nous, c’est aux travailleurs que nous devons rendre des comptes. Pas aux marchés financiers.
L’impasse institutionnelle vous inquiète ?
Cela n’aide pas non plus. On a entendu parler de régionalisation des allocations de chômage, de communautarisation des soins de santé. Les gens sont inquiets. Ils ont peur de voir émerger un gouvernement anti-social. Nous sommes là pour dire qu’il y a des alternatives à l’austérité. Les intérêts notionnels ont coûté 5,7 milliards d’euros à l’Etat. On devrait réorienter ces moyens. Il faudrait une fiscalité plus juste. Il y a beaucoup d’épargne en Belgique. Pourquoi ne pas créer une banque publique, au lieu de rester à la merci des marchés financiers ?
On annonce le retour des libéraux. Ils vont être heureux de lire vos alternatives…
Moi, je n’interviens pas dans la formation du gouvernement. C’est l’affaire des politiques. Ce qui est clair en revanche, c’est que nous n’accepterons pas un gouvernement anti-social qui prône de l’austérité, de la modération salariale, des atteintes aux services publics.
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